THÉÂTRE D'OMBRES ET DE SILHOUETTES

LES  CULOTTES  DE  MATTI

 

Eudoxie DUPUIS

illustrations de J. Benett et H. Hopkins

1895 - libre de droits

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http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6569034n/f35.item.r=fritz%20le%20violoneux

 

     Là-bas, tout là-bas, par delà les collines vertes, par delà les montagnes et les vallées, par delà les rivières et les fleuves, dans le pays qu'on appelle « Finlande », est un village de quelques centaines d'habitants, et dans ce village une maisonnette dont la fenêtre est si petite, que, quand le petit garçon qui habite la maisonnette met sa tête ronde et frisée à la fenêtre, elle la remplit tout entière.

     Autrefois la maisonnette avait une cheminée de brique qui s'élevait au-dessus du toit; les murs étaient peints en rouge, et une gentille barrière entourait la maison et le champ de pommes de terre qui y attenait ; mais maintenant tout a un air pauvre et misérable : la fumée sort du toit par un trou; la pluie a déteint les murs, et la barrière gît par terre sans être relevée.

     C'est que les occupants de la maisonnette sont un vieux soldat et sa femme, aussi vieille que lui, et avec eux leur petit-fils Matti, du nom de Matthieu qui était celui de son grand-père.

     Quand on est vieux on n'a plus la force de travailler, et quand on est tout petit on ne l'a pas encore.

     Le vieux soldat, sa femme et leur petit garçon seraient sûrement morts de faim si le père Matthieu, quoiqu'il fût aveugle, n'eût trouvé des filets à raccommoder, et la mère Brig ou Brigitte des balais à faire, et aussi si la paroisse ne leur eût donné de temps en temps un baril de farine pour faire du pain.

     Quelques années auparavant, ils n'avaient pas besoin de ce secours, car le père et la mère de Matti vivaient : un jeune et actif ménage, très industrieux, qui entretenait l'aisance dans la maison; mais, le malheur était venu.

     Un dimanche matin, le gros bateau qui portait à l'église, de l'autre côté du lac, les habitants du hameau, fut pris par un coup de vent ; il chavira, et le père et la mère de Matti, avec un grand nombre d'autres passagers, furent ensevelis dans le lac.

     Le vieux couple était resté à la maison ce jour-là : le père Matthieu parce qu'il était aveugle, la mère Brig pour soigner le petit Matti pendant l'absence de sa maman.

     Ainsi le son des cloches qui traversait le lac pour annoncer le service divin, annonça en même temps le départ de ce monde pour des âmes que le bon Dieu appelait si soudainement à lui.

     Les deux pauvres vieux furent donc laissés seuls dans la maisonnette, avec leur chagrin, leur pauvreté et leur petit enfant. Celui-ci était aussi rond et aussi rouge qu'une belle pomme, avec d'honnêtes et grands yeux bleus, et des cheveux blonds comme de l'or ; mais cet or était le seul que le petit Matti et ses parents possédassent, et sa ronde petite figure était celle qui remplissait la fenêtre dès qu'il y avait quelque chose de remarquable sur la route.

     Si vous aviez passé par là, n'importe à quelle heure, vous auriez sûrement remarqué la maisonnette. Si c'eût été par une sombre et brumeuse soirée d'automne, vous auriez vu le feu briller dans le pauvre foyer de la pauvre chambre, et, à cette lueur, vous eussiez aperçu le vieux soldat aveugle raccommodant ses filets, la pauvre vieille Brig lisant la Bible, de manière à répandre un peu de lumière céleste dans l'âme du pauvre homme à qui la lumière terrestre était refusée. Matti, assis par terre, en face du feu, avec le chat devant lui, écoutait pieusement, et comme s'il pouvait le comprendre, ce que sa grand-mère lisait ; mais le sommeil ne tardait pas à descendre sur ses yeux bleus, et, après s'être dodelinée pendant quelque temps à droite et à gauche, la petite tête frisée venait se reposer contre les genoux de la bonne vieille.
 

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Vous eussiez aperçu le vieux soldat aveugle raccommodant ses filets.
 

     En supposant que vous eussiez guetté cette scène de la route, et installé dans le plus splendide carrosse, vous n'auriez pu vous empêcher de regarder avec joie et envie dans la pauvre chambre, et de vous dire que ces gens-là étaient heureux, car avec eux, dans cette misérable cabane, habitaient dévouement et innocence. Là étaient paix et simplicité de cœur, qui guérissent les chagrins de l'âme ; là était confiance en Dieu, qui apporte soulagement à tous les maux de la vie.

     Une telle chaumière est riche, en dépit de son dénuement, et les trésors qu'elle renferme sont plus précieux que les trésors des palais.

     Près de la maisonnette, la route était fermée d'une barrière, commeon en voyait autrefois sur certaines routes et dans certains pays, et on l'ouvrait pour l'accès des voitures. Si, passant par là, vous aviez voulu continuer votre chemin, il vous aurait fallu attendre qu'on vînt ouvrir la barrière ; mais vous n'auriez pas attendu longtemps : aussitôt qu'il vous aurait aperçu, Matti, avec ses cheveux blonds flottant autour de ses joués rondes, serait accouru. Quoique Matti n'eût guère à mettre chaque jour, sous ses quenottes blanches, qu'un morceau de pain dur, avec une moitié de hareng saur ou quelquefois un peu de lait aigre, ces mets étaient pour lui des repas succulents, qui lui profitaient davantage que ne le font à bien d'autres les festins les plus somptueux. Chaque jour sa tête frisée s'élevait un peu plus vers le ciel, et ses joues devenaient plus rondes et plus roses. Chaque jour aussi il devenait plus savant ; il ne faisait pas, il est vrai, de grands progrès en lecture ; mais il savait se tenir sur la tête, pourvu que la terre ne fût pas trop dure, et il excellait à faire la roue sur ses mains en lançant ses jambes à toute volée. Il possédait encore d'autres talents. Pendant que sa grand-mère lavait sur le bord du lac, il arrivait quelquefois au petit garçon de jeter dans l'eau une petite ligne, à laquelle, il est vrai, les poissons se laissaient rarement prendre. Sur la neige, il était très habile à distinguer la trace des pattes de pies ou d'autres oiseaux. Il savait même très bien se tenir à cheval et faire ainsi un bout de chemin sur la grande route jusqu'à l'abreuvoir, surtout quand quelqu'un marchait à côté de lui et le maintenait sur le dos de l'animal ; enfin il était fort adroit à tailler un petit traîneau dans un morceau de bois ou à fabriquer des chevaux, des vaches, des chiens, avec des pommes de pin, en y enfonçant quatre petits bâtons pour faire les jambes, et un autre pour faire la tête; et tout cela était déjà bien joli pour un petit bonhomme de cinq ou six ans.

     Cependant Matti n'était pas complètement satisfait. Il lui manquait une chose qu'il regardait comme indispensable à son bonheur. Il n'avait pas de culotte, et il ne pouvait se considérer comme un garçon sérieux tant qu'il n'en posséderait pas.

     Il y avait à cette pénurie de vêtement deux raisons. D'abord, les parents de Matti étaient très pauvres et n'avaient pas le moyen de lui en acheter ; de plus, c'était la mode, parmi les petits garçons du hameau, de se passer de ce dont Matti se passait ; seulement c'était la mode de tous les jours ; tandis que, les dimanches et les jours de fête, c'était la mode aussi de porter une culotte, comme les hommes. Matti était le seul à qui, soit dimanche, soit lundi, manquât toujours cet objet de toilette.

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Aussitôt qu'il vous aurait aperçu, Matti serait accouru...

     Le petit bonhomme avait été longtemps avant de s'apercevoir de cette absence. Il marchait et courait dans sa petite chemise, aussi gai et aussi glorieux que si aucun autre vêtement n'eût jamais existé ; mais un dimanche matin que tous les habitants du hameau étaient réunis sur le rivage, pour se rendre ensemble à l'église, petit Matti déclara que lui aussi voulait y aller.

     « Cela ne se peut pas, mon chéri, dit la grand-mère.

— Pourquoi ? demanda Matti.

—Tu n'as pas de culotte. »

     Matti regarda sa grand-mère d'un air étonné.

     « Je pourrais bien, reprit la vieille Brig, te mettre une de mes jupes, mais on te prendrait pour une petite fille.

— Je suis un homme ! dit Matti en se redressant -et en se campant sur ses petites jambes.

— C'est vrai, dit la bonne femme ; un homme est un homme, quand il ne serait pas plus haut que mon pouce. Eh bien ! comme tu ne peux pas avoir de culotte, comme un homme, mon petit Matti, tu ne peux aller à l'église, et il faut que tu restes à la maison. »

     Et Matti resta à la maison pour ce jour-là ; mais il se présenta bientôt une autre occasion de lui faire désirer vivement la possession d'une culotte.

     Il y eut une grande foire qui attira au hameau tous les habitants du voisinage. À cette occasion, des saltimbanques, des escamoteurs, des faiseurs de tours, s'établirent sur la place du village, et de plus un homme qui montrait des marionnettes. On voyait là l'empereur Napoléon avec sa couronne d'or, son manteau de velours et sa grande épée ; une princesse arabe, conduisant un tigre par un collier de perles ; le petit Poucet avec ses six frères perdus dans le bois ; la Belle au Bois et sa cour, tous dormant à qui mieux mieux, et plusieurs autres scènes, plus intéressantes les unes que les autres. Quelques-uns des spectateurs donnaient en payement au montreur de toutes ces merveilles une petite pièce de monnaie ; les autres, un morceau de pain, des œufs ou des fruits. Il y en avait même qui ne donnaient rien du tout, car celui qui exhibait tous ces tableaux était un brave homme, qui travaillait pour l'amour de l'art et qui aimait mieux avoir des spectateurs ne le payant pas, que pas de spectateurs du tout.

     Petit Matti entendit parler des marionnettes et déclara que, lui aussi, voulait aller les admirer.

     « Cela ne se peut pas, mon cher petit, dit de nouveau la grand-mère.

— Pourquoi donc ? demanda Matti.

— Tous les gens les plus riches de la ville se trouvent là, tu ne peux pas y aller sans culotte. »

     Petit Matti réfléchit pendant quelque temps ; Napoléon, le petitPoucet, la princesse au tigre, la Belle au Bois dormant, tout cela dansait dans son esprit.

— Eh bien, grand-mère, dit-il enfin, prêtez-moi un de vos cotillons.

— Je veux bien, dit la bonne Brig en riant.

« Ai-je l'air d'une fille ? demanda Matti quand, affublé d'un jupon à fleurs, traînant sur le plancher, il se promena dans la chambre.

— Pas du tout, dit la bonne grand-mère ; et d'ailleurs, à ceux que tu rencontreras, tu n'auras qu'à dire que tu es un garçon et non une fille.

— C'est cela ! » dit Matti ; et il se dirigea vers l'endroit où l'on voyait les marionnettes.

     Sur la route, il rencontra un voyageur qui lui dit : « Petite fille, pourriez-vous m'apprendre où se tient la foire ?

— Je ne suis pas une fille, dit orgueilleusement Matti ; je suis un homme !

— Ah ! vraiment ! dit le voyageur en riant; je ne m'en serais jamais douté. »

     Quand il arriva sur la place où se tenait la foire, Matti cria tout haut, de manière que tout le monde pût l'entendre : « J'ai l'air d'une petite fille, mais je n'en ai que l'air ; je suis réellement un homme ! »

     Les hommes et les femmes partirent d'un éclat de rire, pendant que les petits garçons et les petites filles se réunirent autour de lui, en criant et en frappant des mains : « Ah! ah! c'est la petite Mary ! Où avez-vous acheté de si beaux habits, petite Mary ?

— C'est le cotillon de grand-mère ; ce n'est pas le mien ; je ne m'appelle pas Mary ; je suis Matti, le petit Matti que vous connaissez bien ; je veux aller voir les marionnettes. »

     Le plus grand et le plus malicieux des garçons prit alors Matti sur ses épaules, pour le porter sur la place où se tenait le montreur de marionnettes, suivi par tous les autres gamins qui se moquaient de Matti.

     « Qui veut voir un garçon pour de rire ? disait-il. Qui veut voir un homme en cotillon ? » Matti se mit en colère et commença à tirer de toutes ses forces les cheveux du malicieux garçon.
 
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Qui veut voir un homme en cotillon ?


     Mais cela n'empêcha pas celui-ci de répéter :

     « Qui veut voir un homme en cotillon? Qui veut voir un homme en cotillon? »

     Il fit ainsi le tour de la place, lui toujours répétant la même chose, et Matti toujours lui tirant les cheveux, pleurant et criant.

     Le méchant garçon lâcha enfin le pauvre petit bonhomme, qui n'eut pas plus tôt recouvré sa liberté qu'il se mit à courir vers la maison de sa grand-mère, titubant dans son long jupon, tombant, se relevant et tombant encore.

     Il arriva enfin à la maison :

   « Retirez-moi bien vite ce cotillon, grand-mère, lui dit-il, se jetant dans ses bras en pleurant ; retirez-le-moi bien vite ; je ne veux plus porter de cotillon, je suis un homme !

— Ne pleure pas, mon cher petit, dit la bonne Brig en le caressant et en essuyant ses larmes. Quand tu seras grand, tu leur feras voir que tu es un homme aussi bien qu'un autre.

— Oui, dit le grand-père, et, la prochaine fois que tu voudras aller à la fête, je te prêterai mes culottes. »

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Matti et son chat.

     Les pauvres vieux parents étaient tellement attachés à Matti, leur seule joie sur la terre, que c'était un grand chagrin pour eux de ne pas faire ce qu'il désirait, et que, s'ils en avaient eu les moyens, ils lui eussent donné des culottes de velours brodées d'or.

     La grand-mère coupa une tartine de pain pour Matti, elle y étendit une couche de beurre, et, en mangeant ce goûter succulent, le petit garçon oublia tout à fait son chagrin.




 
 
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