THÉÂTRE D'OMBRES ET DE SILHOUETTES

L'ÉPOUVANTAIL  ET 
LE  BONHOMME  DE  NEIGE

     Cette histoire est tirée de l'ouvrage de la série universelle de l'imagerie d'Épinal présentant trois histoires dont celle-ci. Une version a été trouvée sur Gallica :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5712279n.r=attrapeur.langFR

 

     Le texte a été adapté au théâtre d'ombres en indiquant quand parlent les personnages et en donnant quelques indications scéniques.

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     Ce sujet du bonhomme de neige et de l'épouvantail a déjà fait l'objet d'une adaptation aux ombres chinoises (cf. Paul Jeanne, Les théâtres d'ombres de Montmartre.) mais je n'ai pas à réussi à en trouver le texte et les ombres.
 

     Concernant le texte présenté ici, je ne verrais aucun inconvénient à couper largement dans les tirades...

 


L'ÉPOUVANTAIL  ET 
LE  BONHOMME  DE  NEIGE


 

Décors : au choix : des sapins ou des arbres effeuillés.

 

NARRATEUR. - Il y avait une fois, dans la plaine, un bonhomme de neige que le hasard avait trouvé drôle de placer à côté d'un épouvantail à moineaux. Mais, le bonhomme de neige trouvait cela, lui, beaucoup moins drôle. Ce compagnon, vêtu de loques et coiffé d'un chapeau antédiluvien, choquait ses regards.

     À la fin, n'y tenant plus, il lui adressa ces paroles méprisantes :


BONHOMME. - Tu ne saurais croire, mon pauvre ami, combien ta présence m'importune ?! Maigre comme un échalas et plus sec qu'une vieille croûte de pain, tu n'as que la peau — que dis-je ? — tu n'as que des loques sur tes os de bois !...

     Va, on t'a bien nommé en te baptisant épouvantail car les oiseaux n'ont qu'à entrevoir ta silhouette décharnée pour s'enfuir à tire-d'ailes !... Et quelle toilette !... Le moins élégant des vagabonds de la grande route rougirait de la porter, et elle répugnerait même au crochet du dernier des chiffonniers !... Ta vieille redingote s'effiloche par le bas. Ton pantalon rapiécé a l'air d'une carte de géographie, et on dirait que l'Éléphant du Jardin des Plantes a joué de l'accordéon avec ton chapeau !..... Si seulement tu savais te tenir ! Mais ta tenue est déplorable : la moindre brise te dégingande et met en branle tes oripeaux : alors, te voilà lancé comme dans une gigue ridicule !... Tu crois, peut-être, te donner ainsi un petit air fantastique ?... Pas même ! Tu n'es et ne seras jamais que grotesque ! Demande-le plutôt aux enfants qui passent ! Ne se pâment-ils pas de rire en te voyant, pauvre clown piteux !


NARRATEUR. - Et le bonhomme de neige, satisfait de son éloquence, s'arrêta pour juger de l'effet de son petit discours.

     Mais, comme le malheureux Épouvantail, très humilié, se taisait, il reprit tout gonflé d'un énorme orgueil :


BONHOMME. - Quelle différence entre nous deux !... Moi, je suis un bourgeois arrivé et cossu ! Jette un peu les yeux sur mon extérieur de riche propriétaire ! Depuis ma plus tendre enfance, je suis voué au Blanc. Pas une tache sur mon linge immaculé ! Pas une pièce à ma culotte d'hermine ! J'ai l'air d'un cygne un peu gras, c'est vrai... mais la graisse n'a jamais nui à la grâce ! Et puis, en me regardant, comme on voit bien tout de suite qu'on a devant soi un homme sérieux et bien nourri ! J'ai du ventre et de la figure : ma bedaine inspire la sympathie et mes joues rebondies, la confiance.... Souffle le vent : qu'est-ce que je risque ? Ma base a la solidité du marbre... et je n'effraie personne, moi ! Au contraire : chacun me fait fête, les enfants viennent jouer avec moi, et je suis l'ami des petits écoliers !



NARRATEUR. - Ainsi parla Papa-la-Neige, et ses vantardises auraient pu durer très longtemps si, bientôt, elles n'eussent été interrompues par un léger gazouillement qui s'éleva de toutes parts dans la plaine et ne tarda pas à devenir un véritable concert. C'étaient les oiseaux qui, réveillés par les premières lueurs du matin, saluaient monsieur Soleil au saut du lit.

     Bien qu'il ne fut encore qu'en robe de chambre et en pantoufles, Phébus — c'est le petit nom de l'Astre du Jour — éclaira bientôt le monde a giorno. Alors on entendit tout-à-coup un formidable éclat de rire : c'était l'Épouvantail qui se tordait dans les convulsions d'une hilarité presque inconvenante.

     Que se passait-il donc ?...

     Pourquoi cette joie aussi imprévue qu'immodérée ?...

     Sous la douce chaleur des premiers rayons du Soleil, le Bonhomme de Neige — le Blanc Bourgeois cossu — prenait un air défait qui causait peine à voir : tout un sourd travail désagrégeait son organisme de flocons tassés et gelés.

     Il fondait le malheureux !


ÉPOUVANTAIL. - Hé, l'ami !

 

NARRATEUR. - Lui cria à son tour l'Épouvantail, dont un petit vent de folle gaîté agitait les frusques.

 

ÉPOUVANTAIL. - Qu'est-ce qui te prend ? Quelle soudaine colique te fait grimacer de la sorte ? Mais, ma parole d'honneur, tu flageoles !

     Ces jambes dont tu vantais la solidité de marbre, les voilà devenues de coton !... tu fléchis !... Te voilà, sur les genoux !... Et ta bedaine ? ta glorieuse bedaine de cygne un peu gras ? Dieu juste ! elle s'effondre.... Patatras !... Te voilà tout entier par terre, écroulé, informe ; tu n'es plus qu'un éboulis de neige dont le soleil commence à faire une mare et que les passants tout-à-l'heure transformeront en flaques de boue !... Ah ! mon pauv' vieux, tu diras tout ce que tu voudras : à ce compte-là, je préfère mes pauvres vêtements à ta pelisse de riche propriétaire. »


NARRATEUR. - Ceci vous prouve d'abord, mes chers petits enfants, qu'il ne faut jamais railler les pauvres gens qui n'ont pas de beaux habits ; et, ensuite, que la fortune est bien capricieuse. Quand vous serez grands, vous rencontrerez de par le monde une énorme quantité de gens bouffis d'orgueil et constellés de décorations qui feront miroiter leurs titres et leur richesse aux yeux de pauvres diables beaucoup moins favorisés qu'eux.
     Souvenez-vous alors du Bonhomme de Neige, et dites-vous bien que pour réduire en un tas de boue ces grosses vanités et ces grosses fortunes, il ne faut souvent que la douce chaleur d'un rayon de justice !

 

FIN
 




 
 
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