THÉÂTRE D'OMBRES ET DE SILHOUETTES

LA BRANCHE CASSÉE
 

Paul Eudel
 

domaine public


PERSONNAGES :

Malhurin. — Jacqueline.

 

Mathurin montant à l'arbre.

http://www.cineressources.net/images/ouv_num/072.pdf

 

SCÈNE  I

JACQUELINE,  MATHURIN.


MATHURIN. - Tiens, Jacqueline, j' te dis la vérité, j' peux pas nous voir gelés de c'te façon et pis qu' no mosieur zè t'à Paris, faut que j'li coupions sans qu' ça paraisse, un bon fagot pour nous chauffer.


JACQUELINE. - Et moi, j' te dis que j' veux pas qu' tu fasses c' mauvais coup-là.

MATHURIN. - C' mauvais coup-là ?... c'est ti un mauvais coup d' ramasser queuque brins d' bois pour s' chauffer quand on za pas les moyens d'en acheter, et no seigneur en s'ra ti pu pauvre, pour un fagot qu' j'allons li couper ?

JACQUELINE. - Pis qu' c'est pas t'a nous, faut pas r'prendre, sans la permission de su là zà qui il appartenons.

MATHURIN. - C'est ben facile à faire tout ça, quand on za pas froid, et quand on za froid, j'y vois pas grand mal, que qui nous verra, pis qu' no mosieur, zè t'a Paris ?

JACQUELINE. - Tu sais ben Mathurin, qu' nous sommes toujours punis quand j' fesons queuque chose d' mal. Si no mosieur peut pas nous voir, Mathurin, y a queuqu'un là haut dans l' ciel qui voyons tout et qui n' manquera pas d' t'envoyer queuqu'accident en récompense du mal qu' t'aura causé à ton prochain.

MATHURIN. - V'là qu' tu nous parles comm' no curé, nous z'avons parlé dimanche dernier à la grand messe. J' savons ben qu' no curé, il a toujours raison. Mais, vois-tu, Jacqueline, c'est pas t'aisé à faire tout ça, quand on zé gelé d'pis les pieds jusqu'à la tête.

JACQUELINE. - Ça nous passera, Mathurin, ça nous passera. Tiens, moi, j' pensons qu' nous sommes malgré tout z'en bonne santé et j' n'avons rien à nous r'procher ; faut pas pour commencer, nous met' dans d' mauvais draps pour une flambée d' queuques branches. C'ti là qui court au mal, finit toujours par s' casser les jambes.

MATHURIN. - Bah ! Bat ! c'est des contes tout ça. J' vous dis, femme, que j' voyons pas grand mal à ça et j'allons de c' pas chercher not' échelle pour abattre c'te vieille branche fourchue qu' tu vois là haut et qui nous offusque la vue.

JACQUELINE. - Pis qu' tu n' veux pas m'écouter, faut ben laisser faire à ta tête. J' réponds pas, Mathurin, d' tous ces malheurs qui s'en vont pleuvoir sur toi zé sur moi p' t'être qu'est ben mieux.

MATHURIN. - C'est des contes, tout ça. T'as toujours peur, toi, qu' no maison s'écroule sur ton dos ; quand tu s'ras ben chauffée, tout partout, tu parl'ras pas de c'te façon là (ils sortent).

 

SCÈNE II

MATHURIN, portant son échelle. - Qué belle flambée que j' m'en vas faire pour du coup. Y a pus d' quinze jours que j' nous sommes pas réchauffés. J' vas planter là, mon échelle (il pose son échelle), ben comme ça ; j' pouvons monter à notre aise, maintenant (il monte), allons, m' v'là ben perché pour couper ces ramées ; y a t'ici d' quoi faire une belle brassée d' bois, ça nous fera du feu à plaisir. C' que c'est pourtant, rien qu' d'y penser, y m' semble que je l' sentons déjà qui me réchauffe et ça m' met en humeur d' chanter queuque p'tite chanson ! d'pis plus d' quinze jours, ça m'est pas t'arrivé de c'te façon-là (il chante).
Il était un p'tit homme.
Qui s'appelait Guilleri, mon ami.
Il allait à la chasse,
À la chasse aux perdrix, mon ami,
Toto carabo
Marchand caraban
Compère Guilleri
Te l'ai-ra-tu, te lai-ra tu, te lai-ra-tu mourri ?

Il monta sur un arbre
Pour voir son chien courri mon ami,
Mais v'là qu' la branche casse
Et Guilleri tombi mon ami,
Toto, etc.

Toutes les dames de la ville
Accoururent au bruit, mon ami,
L'une apportait de l'huile,
L'autre de la charpie, mon ami,
Toto, etc.

Par tes soins qu'on lui donne.
Bientôt il est guéri, mon ami.
Si cela vous étonne,

Moi j' n'en suis pas surpris, mon ami.
Toto, etc.
Hain ! Hain ! (Il tombe).
      Ah mon Dieu ! miséricorde, je me suis cassé la jambe. Ah ! que j' souffre, femme, au secours, je suis fricassé partout !

 

SCÈNE III

MATHURIN,  JACQUELINE.

JACQUELINE. - J' t'avions ti pas dit qui t'arriverait queuque malheur, là, v'là, pour un fagot volé, qu' tu t'es cassé la jambe, et faut t'a présent que j' te portions dans no lit (elle le porte).

MATHURIN. - Ahi ! Ahi ! ma jambe.


FIN


 


 




 
 
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