QUI EST LE PLUS FORT ?
R. KUSHNIROV Dessin V. POLETIKA
Dessins de Lergviev
Saynète basée sur un conte vietnamien. PERSONNAGES :
NARRATEUR BICHE FAON MAMAN RHINOCÉROS* FILS RHINOCÉROS* TIGRE CHACAL RENARD PIE OISEAU MAGIQUE * Il s'agit de rhinocéros unicornes. (Une inscription apparaît à l'écran : « Celui dont tout le monde a peur est le plus fort »).
NARRATEUR. - « Celui dont tout le monde a peur est le plus fort », comme on disait dans les temps anciens. Et s'ils les anciens ont écrit ces mots, alors c'est que c'était vrai. Parce que la parole du peuple n'est pas comme des bulles dans l'eau : elle est solide. Et maintenant, ils disent autre chose : « Ce n'est pas celui dont tout le monde a peur qui est le plus fort, mais... » Mais pourquoi se précipiter ? Si vous remuez de l'eau boueuse, elle deviendra encore plus foncée ; laissez-la reposer, et elle deviendra claire. Alors écoutez et voyez d'abord.
(Décor : la jungle)
(Le Daim et le faon apparaissent sur l'écran. Un léger bourdonnement se fait entendre).
FAON. - Tu as entendu, Maman ?
BICHE. - Oui, mon petit faon, j'ai bien entendu.
FAON. - C'était quoi ?
BICHE. - C'est Monsieur Tigre qui s'étire après une journée de sommeil, ses tendons tintent comme la corde d'un arc. Fuyons !
(La biche et le faon s'enfuient. Bruit du vent. L'écran reste vide).
NARRATEUR. - Vous avez entendu ? C'est comme si le vent avait balayé la jungle... Au milieu de la jungle, Maman Rhinocéros mange la tige d'une jeune banane. (Maman Rhinocéros entre, suivie de son fils). Son Fils Rhinocéros aiguise une petite verrue sur son nez sur une racine. Cette verrue deviendra une corne, mais on en est encore loin. (Bruit d'un bâillement puissant). Soudain, les feuilles des arbres se sont mises à trembler. Du fond de la forêt est arrivé un rugissement menaçant.
MAMAN RHINOCÉROS, à son fils. - Entends-tu cela, mon fils ? C'était Monsieur Tigre qui bâillait après une journée de sommeil. Cours !
FILS RHINOCÉROS. - Je n'ai pas peur du Tigre ! J'ai déjà une corne qui commence à pousser.
MAMAN RHINOCÉROS. - Tout le monde a peur du tigre. Cours ! Seuls les Chacals et les Renards osent l'approcher... Et encore, c'est seulement parce que leur viande n'est pas comestible.
(Les deux rhinocéros s'enfuient).

grotte du Tigre NARRATEUR. - Dans sa grotte, le Tigre se réveille après avoir fait une sieste royale. Le renard peigne ses moustaches et lui brosse les dents. Le chacal tient un parapluie au-dessus de son maître.

TIGRE. - Chacal ! Va voir lequel des animaux est le plus gras aujourd'hui ?
NARRATEUR. - Le tigre a l'habitude d'être Monsieur la Loi. Après tout, le pouvoir n'est rien de plus qu'une habitude comme une autre. Cependant, il n'y a rien de plus curieux que l'obéissance. Les animaux eux-mêmes arrivent, afin que le seigneur pût choisir le souper le plus gras pour lui-même quand il irait à la chasse.
CHACAL. - Oh, Monsieur Tigre ! Il n'y a pas de mots pour exprimer mon... mon...
RENARD, interrogateur. - Amour ?
CHACAL. - Non ! Mon... mon...
RENARD, interrogateur. - Respect ?
CHACAL. - Non ! Il aurait pu être plus innocent, voilà ! Votre dîner n'est pas venu à votre table ! Aucun animal n'est venu pour se faire choisir et vous servir de repas.
NARRATEUR. - Notre Tigre était tellement stupéfait que même si on l'avait piqué avec une épingle à ce moment-là, il n'aurait rien senti. Il a aussi ressenti de la peur.
TIGRE. - Ça n'est pas normal. Le peuple du Roi des hommes se débrouille pour toujours avoir des animaux sous la main. Pourquoi le Roi des hommes est-il aussi chanceux ? Surtout que l'homme ne vaut rien. Il n'a pas de superbes griffes comme les miennes. (La grotte s'ouvre, on aperçoit l'arbre avec la pie perchée dessus). Hé ! Pie ! Qu'as-tu à raconter aujourd'hui ?
CHACAL. - Cette pie est toujours là où il y a quelque chose d'intéressant.
RENARD. - Qu'est-ce qu'elle fait là ? elle n'a pas été invitée du tout.
TIGRE. - Pie ! Es-tu au courant de ce qui arrive ?
PIE. - Votre majesté, je sais tout ! Mais, vous, que voulez-vous savoir ?
TIGRE. - Depuis dix ans maintenant, les animaux viennent tous les jours pour que je puisse choisir mon dîner parmi eux, et aujourd'hui...
PIE. - Dix ans ? Tous les jours ? Ils ont dû en avoir assez !
CHACAL. - L'audace de cette pie...
RENARD. - ...est encore plus grande que la branche sur laquelle elle est perchée.
PIE. - Il y a un nouveau suzerain dans la forêt : l'Oiseau Magique. Les bêtes ont dû l'écouter.
CHACAL. - Cette pie est incapable de cacher ce qu'elle sait. Ne lui confie jamais rien.
RENARD. - Qui s'en soucie ? Personne ne l'écoute.
CHACAL. - Mais elle ne te dira pas ses secrets tout de suite.
RENARD. - Dans ce cas, elle n'est pas intéressante...
TIGRE. - Alors comme ça, Pie, un oiseau serait plus fort que moi ? Je ne te crois pas, Oiseau de malheur !
PIE. - Vous vous trompez, Sire ! Cet oiseau commande au tonnerre.
TIGRE. - (Il se jette sur la Pie mais elle disparaît). Grrrrr !
(Un nuage descend du haut de l'écran. Soudain, un éclair zèbre le ciel).
NARRATEUR. - Aïe ! Aïe ! Aïe ! Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point le Tigre était effrayé.
TIGRE, reculant devant le nuage qui s'approche. - C'est l'oiseau ! Ses ailes masquent le soleil.
CHACAL, respectueusement. - Mais, votre Majesté, ce ne sont que des nuages.
(Le tonnerre gronde).
TIGRE. - Mais non, Chacal, regarde mieux ! Ce sont ses yeux qui brillent... c'est effrayant ! Le grondement, c'est sa voix !
RENARD. - Maître, ce n'est pas sa voix, ce n'est que le tonnerre. Ses yeux, ce sont des éclairs.
TIGRE. - Que je suis heureux ! Ce n'est donc pas l'Oiseau ! Méfie-toi, Oiseau Magique. Je suis le Tigre. Je suis moi-même plus terrible qu'un nuage, et le jaune de ma fourrure est plus brillant qu'un éclair.
NARRATEUR. - Le Tigre s'est précipité sur la piste. Il a vu tous les animaux assis sur la colline. Ils écoutaient un oiseau. Était-ce vrai que c'était l'Oiseau Magique ? Qui sait ? Tout ce que l'on sait, c'est que le Monsieur Tigre a pris son élan, prêt à dévorer l'Oiseau.
TIGRE. - Alors, comme ça, tu es l'Oiseau Magique ?
OISEAU. - Oui, Maître Tigre, c'est bien moi.
TIGRE. - Et tu es le nouveau Seigneur de la jungle ?
OISEAU. - Là d'où je viens il n'y avait pas de seigneurs.
TIGRE. - Et tu te crois plus fort que le Tigre ?
OISEAU. - Là où j'habitais, les Tigres n'existaient plus. Mon arrière arrière arrière arrière arrière arrière grand-père les avait chassés depuis longtemps.
TIGRE. - Dans ce cas, il est important de noter que ce n'est pas comme ça ici. Je suis là et c'est moi le Maître ! Comment se fait-il qu'il n'y a plus de tigres là d'où tu viens ?
OISEAU. - Mon arrière arrière arrière arrière arrière arrière grand-père a simplement chanté une petite chanson aux animaux et les tigres ont dû partir.
TIGRE. - Et c'est quoi, cette chanson ?
OISEAU. - Écoute, Grand Tigre. (Il chante sur l'air de « Au feu les pompiers »).
Une biche et un tigre,
Et c'est le tigre qui gagne.
Cent biches et un tigre,
C' sont les biches qui ont gagné.
Un faon et un tigre,
Et c'est le tigre qui gagne.
Cent faons et un tigre,
C' sont les faons qui ont gagné.
TIGRE. - Qu'est-ce ça veut dire ?
OISEAU. - Ça veut dire, Seigneur Tigre, que si tous les animaux de la forêt se mettent ensemble, même toi, tu ne peux pas être le plus fort. À un contre un, tu es sûr de gagner mais à un contre cent, tu ne fais pas le poids, Seigneur Tigre. Ce sont eux les plus forts !
TIGRE. - Crains mes représailles, oiseau maudit ! Dans la jungle, je suis le Roi ; je suis le plus fort. Quand je me fraie un chemin à travers l'épaisseur des roseaux, même le vent préfère se taire. Je suis le Tigre ! Je suis le Roi !
NARRATEUR. - Deux éclairs rouges ont jailli des yeux du tigre, et des feuilles sont tombées des branches des arbres, la terre a fumé, et la fumée a couvert la colline des animaux. L'Oiseau s'est mis à chanter...
OISEAU. - Écoutez tous. (Il chante sur l'air de « Au feu les pompiers »).
Une biche et un tigre,
Et c'est le tigre qui gagne.
Cent biches et un tigre,
C' sont les biches qui ont gagné.
Un faon et un tigre,
Et c'est le tigre qui gagne.
Cent faons et un tigre,
C' sont les faons qui ont gagné.

NARRATEUR. - Les animaux ont écouté la chanson et ils se sont demandé si elle était vraiment magique, ou si eux-mêmes, après l'avoir entendue, avaient soudainement acquis un pouvoir magique. Le chant a réchauffé le cœur des bêtes qui étaient pétrifiées par la peur. La fumée s'est dissipée. Les bêtes ont eu comme un sursaut.
Le Cerf a baissé ses bois jusqu'à terre, et ils ressemblaient à deux arbres ramifiés ; l’Éléphant a dressé sa puissante trompe et le Rhinocéros a aiguisé sa corne contre l'écorce des arbres. Tous ont pointé leurs armes sur Monsieur Tigre. De jolis faisans ont battu des ailes et ont ébouriffé sa fourrure rouge.
Le tigre a reculé. Il était plus fort que n'importe laquelle des bêtes si elle était seule, mais il n'était pas le plus fort si elles étaient toutes ensemble. Le tigre a battu en retraite. N'oublions pas qu'une chanson est toujours plus forte qu'un grognement, et que les auteurs-compositeurs sont toujours plus forts que les législateurs*.
Le tigre s'est enfui, suivi de Renard et de Chacal. C'est ainsi que la fin de la domination de Seigneur Tigre est arrivée, et c'est la fin de notre conte de fées.
Rideau