THÉÂTRE D'OMBRES ET DE SILHOUETTES

BALLADE A LA LUNE

Alfred de Musset


1876


C'était, dans la nuit brune,
Sur le clocher jauni,

     La lune,
Comme un point sur un i.


Lune, quel esprit sombre
Promène au bout d'un fil,

     Dans l'ombre,
Ta face et ton profil ?


Es-tu l’œil du ciel borgne ?
Quel chérubin cafard

     Nous lorgne
Sous ton masque blafard ?


N'es-tu rien qu'une boule ?
Qu'un grand faucheux bien gras

     Qui roule
Sans pattes et sans bras ?


Es-tu, je t'en soupçonne,
Le vieux cadran de fer

     Qui sonne
L'heure aux damnés d'enfer ?


Sur ton front qui voyage,
Ce soir ont-ils compté
     Quel âge
A leur éternité ?

Est-ce un ver qui te ronge,
Quand ton disque noirci

     S'allonge
En croissant rétréci ?


Qui t'avait éborgnée
L'autre nuit ? T'étais-tu
     Cognée
À quelque arbre pointu ?


Car tu vins, pâle et morne,
Coller sur mes carreaux
     Ta corne,
À travers les barreaux.


Va, lune moribonde,
Le beau corps de Phoebé

     La blonde
Dans la mer est tombé.


Tu n'en es que la face,
Et déjà tout ridé

     S'efface
Ton front dépossédé.


Rends-nous la chasseresse,
Blanche, au sein virginal,

     Qui presse
Quelque cerf matinal !


Oh ! sous le vert platane,
Sous les frais coudriers,

     Diane,
Et ses grands lévriers !


Le chevreau noir qui doute,
Pendu sur un rocher,

     L'écoute,
L'écoute s'approcher.


Et, suivant leurs curées,
Par les vaux, par les blés,

     Les prées,
Ses chiens s'en sont allés.


Oh ! le soir, dans la brise,
Phoebé, sœur d'Apollo,
     Surprise
À l'ombre, un pied dans l'eau !


Phoebé qui, la nuit close,
Aux lèvres d'un berger

     Se pose,
Comme un oiseau léger.


Lune, en notre mémoire,
De tes belles amours

     L'histoire
T'embellira toujours.


Et, toujours rajeunie,
Tu seras du passant

     Bénie,
Pleine lune ou croissant.


T'aimera le vieux pâtre,
Seul, tandis qu'à ton front

     D'albâtre
Ses dogues aboieront


T'aimera le pilote
Dans son grand bâtiment,
     Qui flotte
Sous le clair firmament !


Et la fillette preste
Qui passe le buisson,

     Pied leste,
En chantant sa chanson


Comme un ours à la chaîne,
Toujours sous tes yeux bleus

     Se traîne
L'Océan montueux.


Et, qu'il vente ou qu'il neige,
Moi-même, chaque soir,

     Que fais-je,
Venant ici m'asseoir ?


Je viens voir à la brune,
Sur le clocher jauni,

     La lune
Comme un point sur un i.

(Les vers suivants n'ont pas été publiés dans la première édition).

Peut-être quand déchante
Quelque pauvre mari,
     Méchante,
De loin tu lui souris.


Dans sa douleur amère.
Quand au gendre bénit

     La mère
Livre la clef du nid,


Le pied dans sa pantoufle,
Voilà l'époux tout prêt

     Qui souffle
Le bougeoir indiscret.


Au pudique hyménée
La vierge qui se croit

     Menée
Grelotte en son lit froid.


Mais monsieur, tout en flamme,
Commence à rudoyer

     Madame
Qui commence à crier.


« Ouf ! dit-il, je travaille,
Ma bonne, et ne fais rien

      Qui vaille ;
Tu ne te tiens pas bien. »


Et vite il se dépêche.
Mais quel démon caché

     L'empêche
De commettre un péché ?


« Ah ! dit-il, prenons garde.
Quel témoin curieux

     Regarde
Avec ces deux grands yeux ? »


Et c'est, dans la nuit brune,
Sur son clocher jauni,

      La lune
Comme un point sur un i.


     Cette poésie a été jouée en ombres. Voir :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k312026b/f97.image.r=paul%20jeanne


     On peut en voir une représentation musicale en animation sur :
https://www.youtube.com/watch?v=bSfH_OIBfBk



 




 
 
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