THÉÂTRE D'OMBRES ET DE SILHOUETTES

JEAN, continuant. -
Tous les matins, il siffle,
Non pas l'merle blanc, mais le commandant,
Tous les matins, il siffle
Sa bouteill' de vin blanc...

 
LI - POU, de plus en plus furieux. - Taisez-vous !... Taisez-vous !... Taisez-vous !... Dans une heure, il sera midi...

JEAN. - Autant dire qu'il est onze heures...

LI - POU. - Si, dans une heure, tu ne m'as monté mon thé !...

JEAN. - Monté mon thé !... Pour un monsieur qui a fait ses études à Montmartre !...
 
LI - POU, rageur. - Si, dans une heure, tu ne m'as pas monté mon thé, zim ! tu auras le cou coupé... J'ai dit... (Il se retourne. Sa nièce se retourne également). Attention ! les têtes de pioche !... Volte-face ! (Il se retourne. Vivement à Jean :) Le cou coupé ! zim ! (Il se retourne). En avant... arche ! Une, deux, une, deux ! (Les porteurs de lampions sortent à gauche, puis Fleur d'Iris, puis Li-Pou, et enfin Na-ni et les gardes sur la musique d'entrée de la première scène).

JEAN. - Pour un Chinois qui sort de ses gongs, c'est un Chinois qui sort de ses gongs
  
  (Il reste seul).

SCÈNE  IV
 
JEAN, seul. Il fait les cent pas. - Faut-il être assez sot pour s'être laissé prendre ainsi !... "Jean Lefèvre, me dit avant-hier mon capitaine, tu es le plus débrouillard de la compagnie... je vais te charger d'une mission délicate. -- Parlez, mon capitaine. -- Tu vois ce coteau, dominé par  une maison blanche, à trois kilomètres environ ? -- Oui, mon capitaine. -- Tu vas prendre dix hommes... Tu iras prudemment. Tu verras si le coteau a été évacué, et si, de là, on domine Pékin... -- Bien, mon capitaine." Je pars... Nous marchons... Personne au pied du coteau !... Personne au milieu du coteau... Nous voilà enhardis ; nous abandonnons toute prudence, et nous arrivons en débandade. Personne en haut du coteau... Et quel coup d'oeil !... "Allons jusqu'à la bicoque, dit mon inséparable Frédéric Darin !..." Et nous allons jusqu'à la bicoque... Mais là... Pif ! Paf ! Pouf !... Voilà une centaine de Chinois qui tombent  sur nous... Nous sommes entourés... À la baïonnette !... Trop tard !... Je suis pris et ficelé... et l'on m'entraîne pendant que le combat continue... Et l'on m'amène ici... Il paraît que la bicoque était la maison de campagne du mandarin Li-Pou... Un bien honnête homme !... Et maintenant, comment sortir d'ici ?


SCÈNE  V

JEAN, FLEUR - D'IRIS

 
     (Fleur d'Iris entre à gauche).
 
FLEUR - D'IRIS, s'arrêtant, timide. - Hum ! hum !
 
JEAN, se retournant. - Donnez-vous la peine d'entrer, mademoiselle !
 
FLEUR - D'IRIS. - Monsieur le soldat...
 
JEAN. - Mademoiselle... Mais, vous parlez donc tous le français, ici !... Qu'y a-t-il pour votre service ?
 
FLEUR - D'IRIS. - Ah ! monsieur le soldat... J'ai entendu tout à l'heure ce que dit mon oncle... et je suis bien malheureuse !
 
JEAN. - Tiens ! tiens ! tiens ! Et pourquoi cela, s'il vous plaît ?
 
FLEUR - D'IRIS. - Parce qu'il vous fera couper la tête...
 
JEAN. - Oh ! oh ! ma tête est plus solide que vous ne croyez !...
 
FLEUR - D'IRIS. - C'est que vous ne le connaissez pas ! Ecoutez-moi, croyez-moi... portez-lui son thé !...
 
JEAN. - Ça, jamais ! Je suis soldat, et pas domestique... surtout d'un Chinois !...

FLEUR - D'IRIS. - Heu !
 
JEAN. - Vous prenez donc un grand intérêt à ma petite personne...
 
FLEUR - D'IRIS. - C'est que je suis si triste ! Je vis toujours seule, entre ces grands murs, assistant à ces cruautés qui me révoltent. Aussi lorsque je vois quelqu'un souffrir comme moi...
 
JEAN. - Bon petit coeur... Eh bien, écoutez-moi, mademoiselle... Comment vous nomme-t-on ?
 
FLEUR - D'IRIS. - Fleur-d'Iris.
 
JEAN. - Un joli nom !... Eh bien, mademoiselle Fleur-d'Iris... il ne tient qu'à vous que votre charmant oncle ne me... zim !.. coupe pas le cou...
 
FLEUR - D'IRIS. - Parlez !...
 
JEAN. - Aidez-moi à m'évader !
 
FLEUR - D'IRIS. - Vous évader !... Mais que dira mon oncle !... Il me battra !
 
JEAN. - Vous battre !... il oserait !... Eh bien ! je vous enlève... Je vous mettrai sous la protection des baïonnettes françaises... et si j'ai un bon conseil à  donner à votre oncle, c'est de ne pas s'y frotter !...
 
FLEUR - D'IRIS. - Comment faire ?
 
JEAN. - J'ai une idée... (À ce moment, on entend en sourdine une musique foraine dans le lointain)... Mais voici quelqu'un, allons causer dans le palais... Nous serons plus tranquilles... (Ils sortent à droite).

 
SCÈNE  VI

LI - POU,  PANCRACIO

     (Ils entrent ensemble ; musique en sourdine pendant toute la scène).

LI - POU. - Mais enfin qui êtes-vous ?
 
PANCRACIO, fort accent italien. - Qui zé souis ? qui zé souis ? Eh ! per baccho, est-ce oune insoulte, dites-moi ? Comment vous ne connaissez pas l'illoustrissimé signor Pancracio Della Fiore de Firenze... lé direttore dou cirqué lé plous grand, lé plous extraordinaire, lé plous mirobolant, zé né dis pas dé la terré, signor mandarino, zé dis dou firmament !...
 
LI - POU. - De quel pays êtes-vous ?
 
PANCRACIO, allant et venant. - Dé quel pays zé souis ? Zé souis dé tous les pays. Zé souis natouralisé Chinois, Japonais, Arabe, Américain, Espagnol et même Lounatique... car, signor mandarino, zé souis allé partout, même dans la Louné !...
 
LI - POU. - Et que venez-vous faire ici ?
 
PANCRACIO, allant et venant. - Ce qué zé viens faire, povero... Il mé demandé cé que zé viens faire. Et, per baccho ! zé viens montrer mon cirque à l'emperor... Mais avant, zé mé souis dit : "Il y a dans lé céleste empiré oune hommé éminent par sa sciencé, qui dépassé tous les autres par son mérité, c'est à céloui-là que zé montrérai d'abord mes phénomènes... et cet homme, c'est l'illoustrissimé mandarino Li-Pou... ici présent.
 
LI - POU, flatté. - Hum !... Soit... Et quand me ferez-vous voir toutes ces merveilles ?...
 
PANCRACIO. - Mais, signoré, tout dé souité...
 
LI - POU. - Eh bien ! je monte là-haut sur mon balcon, pendant que vos artistes vont défiler...
 
PANCRACIO. - Zé souis à vos ordres... Ohé ! (Il se retourne). En avant, la mousiqué ! (Li-Pou monte à droite sur son balcon).

 
SCÈNE  VII

LES  MEMES,  DÉFILÉ  DU  CIRQUE

     (Pancracio se place à gauche, tout à fait à l'extrémité de la scène. Le piano attaque forte la marche foraine très banale. Défilé du cirque. Quand la fanfare s'éloigne, le piano joue en sourdine, pour reprendre plus fort à l'entrée de la musique chinoise).
 
PANCRACIO. - Illoustrissimé signor mandarino Li-Pou, j'ai l'honor dé vous présenter en prémier lieu la célébré fanfaré dirigée par lé professor Fanfullo, dou conservatoiré dé Poitiers, en Amériqué... Ellé joue tous les airs connus ou inconnus, sans savoir ouné noté dé mousiqué. C'est prodigious. Rendez-vous compté... Vient ensouité la grandé ménagérie, la perlé dou cirqué... Le signor qui condouit l'âne est lé famous Pinadella, qui toue oun taureau d'oune chiquénaudé, c'est l'homme lou plous fort qué l'on connaisse... Vient ensouité l'hommé des bois, lé diamant dou cirqué... Il parlé l'espagnol et écrit lé javanais commé vous et moi... Vient ensouité lé fils de l'homme des bois, qui sauté à la corde sour oun chéval ; vient ensouité l'homme à l'envers, qui a fait lé tour dou mondé sour ses mains, et qui dépouis né sait plus sé serviré dé ses pieds. Voici maintenant lé jongleur dé Java qué j'ai vou jongler dans la Louné avec trois étoilés, Mars, Vénous et Satourné... Il recommencéra, si on lui fournit les étoilés ; le grand éléphant blanc ; lé plous blanc que l'on connaissé, ainsi qué vous pouvez jouger ; voici maintenant l'hommé lé plous grand des cinq parties dou mondé, l'hommé à deux têtés et à quatre pattés, et la plous bellé collection, pour finir, d'animaux savants, oun âné, oun cochon, oun singe, trois chiens... conduits par lou signor Augousté, et oun ours qui dansé lé rigaudon...
 
LI - POU. - Vous dites qu'il danse le rigaudon ?...

PANCRACIO. - Lou rigaudon, la pavané, lé ménouet, la matélotte, lé caké-walk... toutes les danses les plous élégantes... Enfin, voici la mousiqué chinoisé qui va avoir l'honor de vous donner oun aubadé et de jouer dévant vous l'hymné national chinois... Attention ! la mousiqué... Oune, dous, trois, qouatré !
     (Le piano joue "J'ai du bon tabac").
     Et maintenant, c'est pour avoir celoui dé vous rémercier...

 
LI - POU. - Attendez ! attendez ! seigneur Pancracio, j'ai deux mots à vous dire !
 
PANCRACIO. - Zé souis à vos ordres... (Li-Pou disparaît de son balcon).
 
 
SCÈNE  VIII

PANCRACIO, seul. - Maintenant nous voilà dans la placé, il s'agit d'en profiter.
 
SCÈNE  IX

PANCRACIO,  LI - POU

LI - POU. - Vous m'avez bien dit que votre ours dansait le rigaudon ?...
 
PANCRACIO. - Lou rigaudon, la pavané, lou ménouet, la...
 
LI - POU. - Le rigaudon me suffit... Je vous l'achète !...
 
PANCRACIO. - Vous m'achetez mon ours !... Mais il n'est pas à vendré !...
 
LI - POU. - Ça m'est égal !...

PANCRACIO. -Mais non, non, non, non... Jé né veux pas lé vendré !...

LI - POU. - Si vous ne me le vendez pas, je vous fais couper le cou !...
 
PANCRACIO. - Bigré ! vous êtes expéditif, en Chine... Jé démandé à réfléchir !...
 
LI - POU. - Mais...
 
PANCRACIO, sortant à droite. - Pardon, pardon, jé démandé à réfléchir !...
 
LI - POU. - Permettez !... Permettez !...  (Il sort à la suite).
 
 
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