THÉÂTRE D'OMBRES ET DE SILHOUETTES

L'HONNÊTE GENDARME

Jean Richepin

Ombres de Louis Morin

1896 - domaine public
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54890z/f35.image.r=l'honnete%20gendarme%20richepin

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PERSONNAGES

LA LOI.
LE GENDARME.
SA CONSCIENCE.
LE RÉCITANT.
LE MOUTON.
LE VEAU.
CHŒUR DANS LE CIEL.

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La loi.


SCÈNE PREMIÈRE

Dans le temple de la loi.

LA LOI
Gendarme, voici ton emploi :
Faire respecter moi, la Loi,
Et, quoi que ce soit qu'on riposte,
Arrêter et conduire au poste
Quiconque me violerait.

LE GENDARME
Subséquemment que j'y suis prêt.

LA LOI
Qu'est-ce, me violer ?

LE GENDARME
Hum ! qu'est-ce ?
Par exemple, étouffer la caisse,
Manger la grenouille d'autrui,
Lui ravir ça qu'il est à lui,
Autrement dit, pour passer outre,
Se comporter en vrai jean-foutre
Contre sa vie ou son argent.
Le gendarme est intelligent.

LA LOI
Pas de pitié pour le coupable !

LE GENDARME
Le gendarme en est incapable.

LA LOI
Nul passe-droit pour aucun d'eux  !

LE GENDARME
Le gendarme et ça, ça fait deux.


LA LOI
Si c'est un malin qui raisonne ?

LE GENDARME
Raisonne ou non, je l'emprisonne.

LA LOI
Et si c'était un magistrat
Pris en faute, et qu'il te montrât
Sa toque marquée à mon chiffre ?

LE GENDARME
Je l’emballerais comme un fifre,
Et, nonobstant contre ni pour,
Le coffrerais comme un tambour.

LA LOI
Bon gendarme, la Loi t'estime.

LE GENDARME
Le gendarme en est légitime
Et va, pour faire son devoir,
Tâcher moyen, qu'on verra voir.

 
SCÈNE II

Sur la grand' route.

LE RÉCITANT
Le gendarme, dans la campagne,
Il n'a que la Loi pour compagne.
La solitude est son orgueil.
Lui seul, de tout il a la garde,
Et partout ensemble il regarde,
Comme Dieu lui-même... Ouvrons l'œil !

Le gendarme, en grande tenue,
Il éblouit la route nue ;
Tricorne et poitrail galonnés ;
L'azur fleurit sur ses culottes ;
Et le double encensoir des bottes
Lui rend hommage... Ouvrons le nez !

Mais il a beau sonder la plaine ;
Les vagabonds, les tire-laine,
L'aperçoivent de tout là-bas
À la splendeur qui le décore ;
Certains, de plus loin même encore,
Sans le voir, éventent son pas.

Et le gendarme solitaire
Se demande par quel mystère
Il ne peut remplir son emploi.
C'est l'Angélus du soir qui sonne
Et rien à l'horizon, personne
En train de violer la Loi !

 

SCÈNE III


Dans l'âme du gendarme.

LE GENDARME
Je me sens venir une larme,
De rentrer au casernement
Sans avoir honoré mon arme
D'un seul petit événement.
Faut-il donc ainsi vainement
Avoir aux champs semé l'alarme ?
Quoi ! Pas un pauvre garnement,
Pas un mutin faisant vacarme,
Avec qui je puisse un moment
Goûter le délectable charme
D'agir procès-verbalement
En parlant raide comme un Carme !
Ô Loi, mère du règlement,
J'ai donc mal tenu mon serment
Que tu reçus en m'estimant ?
Je suis donc un mauvais gendarme ?

SA CONSCIENCE
Nonobstant et subséquemment.

SCÈNE IV

Au crépuscule.
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LE MOUTON
Bè  ! bê ! bê !

LE GENDARME
D'où vient ce ramage ?

LE MOUTON
D'un être a qui l'on fit dommage.

LE GENDARME
Bien. Et comment t'appelle-t-on ?

LE MOUTON dictant au gendarme qui écrit.
M, o, u, mou ; t, o, n, ton.
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LE VEAU
Meuh ! Meuh !

LE GENDARME
Qui donc par là gazouille ?

LE VEAU
Un orphelin que l'on dépouille.

LE GENDARME
Parfait. Procès-verbal nouveau !
Comment t'appelles-tu, toi ?

LE VEAU, d'une très grosse voix.
Veau !

LE GENDARME
Eh ! pas d'insulte, je te prie,
Au corps de la gendarmerie !

LE VEAU
Je vous insulte ?

LE GENDARME
Oui.

LE VEAU
Non.

LE GENDARME
Si.

LE VEAU
Non.

LE GENDARME
Pourquoi dis-tu : veau ?

LE VEAU
C'est mon nom.

LE GENDARME
J'accepte l'excuse publique.
D'ailleurs, j'entends, quand on s'explique.
Le gendarme est intelligent,
Mais revenons au cas urgent.
Si j'ai compris votre langage,
On vous a fait tort. Je m'engage
À vous faire donner raison.
Suivez-moi tous deux en prison.



 
 
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