THÉÂTRE D'OMBRES ET DE SILHOUETTES

LE  RÊVE  DE  POLICHINELLE

 

FARCE  ITALIENNE  EN  UN  ACTE

pièce du théâtre Séraphin

domaine public

 



Image tirée du livre de Séraphin sur Gallica.

Le théâtre représente un paysage d'Italie,
maison à droite de la scène.

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PERSONNAGES :

POLICHINELLE,
ARLEQUIN, fils de Pantalon, son neveu,
COLOMBINE, fille de Cassandre, nièce de Polichinelle,
Le docteur PURGANTINI,
SERINGUINOS, apothicaire,
Mme TRUFALDIN, voisine de Polichinelle.

La mère Trufaldin, le Commissaire, soldats, le bourreau, le diable, un chat.

 

SCÈNE  Ière

ARLEQUIN, COLOMBINE.

 

ARLEQUIN. - Colombine, ma petite Colombine.

COLOMBINE. - Arlequin, mon petit Arlequin.

ARLEQUIN. - Ma bonne cousine

COLOMBINE. - Mon cher cousin.

ARLEQUIN. - Toi qui as les clefs du coffre-fort de notre oncle Polichinelle, laisse-toi attendrir : confisque, à mon profit, deux ou trois cents sequins.

COLOMBINE. - Impossible ! ça serait un vol, un abus de confiance, et Colombine est une honnête personne.

ARLEQUIN. - Sangodémi ! mais nous sommes les héritiers de ce digne oncle : je ne te demande qu'une avance sur sa succession.

COLOMBINE. - Demande-la-lui à lui-même, le voici. Je cours au marché.
(Colombine sort).
 

SCÈNE  II

ARLEQUIN, puis POLICHINELLE


ARLEQUIN, à part. - Sangodémi ! c'est fait de moi ! mon oncle Polichinelle est le plus avare des bourgeois de la ville de Naples et de la péninsule italienne ; je ne lui arracherai pas un maigre carlin.

POLICHINELLE, en robe de chambre. -
Air connu :
Silence ! silence !
Polichinelle avance.
Silence ! silence !
Mon dos devient trop gros.


ARLEQUIN, saluant. - Bonjour, mon oncle.

POLICHINELLE. - Servitur, signor Arlequin.

ARLEQUIN. - Comment se porte votre santé, mon digne oncle ?

POLICHINELLE. - Mal, mon ser nevu. Mon dos enfle touzours. Mes bosses enflent et grossissent à vue d'oeil.

ARLEQUIN. - Il faut vous soigner.

POLICHINELLE. - Ze n'ai pas d'arzent, et les médecins et les apothicaires sont hors de prix ; sans compter que leurs drogues et médicaments coûtent les yeux de la tête.

ARLEQUIN. - Mon bon oncle, j'étais venu pour vous prier de me prêter quelques sequins.

POLICHINELLE. - Ouais ! Parle plus haut, z'ai l'oreille dure.

ARLEQUIN, criant. - La vie est chère à Naples.

POLICHINELLE. - Tarata !... Pas si fort : zé ne suis pas sourd !

ARLEQUIN. - Et vous le savez, Arlequin, le pauvre Arlequin n'est pas riche !

POLICHINELLE. - Mon ser ami, quand on n'est pas risse, on ne porte pas, comme vous le faites, un habit collant, composé de losanges pailletés, de couleurs diverses. Faites comme moi : mettez de gros sabots, soyez sobre et modeste.

ARLEQUIN. - Mon oncle, j'ai des dettes.

POLICHINELLE. - Payez-les.

ARLEQUIN. - Je n'ai pas d'argent.

POLICHINELLE. - Battez vos créanciers ; ce moyen m'a toujours réussi.

ARLEQUIN. - Mais le commissaire ?...

POLICHINELLE. - Battez le commissaire.

ARLEQUIN. - Les archers ?...

POLICHINELLE. - Bâtonnez les archers.

ARLEQUIN. - Oncle Polichinelle, si vous ne me donnez pas trois cents sequins, je me jetterai la tête la première dans le Vésuve !

POLICHINELLE. - Que zé ne te retienne pas.

ARLEQUIN. - Seulement deux cents sequins.

POLICHINELLE. - Bonsoir.

ARLEQUIN. - Seulement cinquante.

POLICHINELLE. - Servitur !

ARLEQUIN/ - Adieu mon oncle ! Dans une heure vous n'aurez plus de neveu.

ENSEMBLE. -
Air : Monsieur Malbrough est mort !
Arlequin sera mort,
Miroton, miroton, mirontaine,
Arlequin sera mort :
Echaudé, vésuvé !
Fricassé, rissolé !
Oui, mort et enterré !

(Arlequin sort).

 

SCÈNE  III


POLICHINELLE. - Avez-vous jamais vu un pareil drôle ? Z'ai des sequins, z'en ai même beaucoup, mais ze les garde. Z'aime à les compter, à les tousser, à les peser et soupeser !... C'est si beau l'or ! ses reflets zaunes me résouissent lé coeur. Eh, hé ! un sequin mignon vaut douze francs d'argent de France.


 

SCÈNE  IV

POLICHINELLE, LE  DOCTEUR  PURGANTINI,

suivi de SERINGUINOS



LE  DOCTEUR. - Illustrissime seigneur Pulcinello, je suis le doctissime docteur Purgantini ; j'amène avec moi l'incomparabilissime apothicaire Seringuinos.

SERINGUINOS,
saluant. - Pour vous servir.

LE  DOCTEUR. - Pour vous purger, soigner, droguer, ausculter, médicamenter...

SERINGUINOS. - Et seringuer.

POLICHINELLE. - Ouais ! mais qui vous a appelés céans ?

SERINGUINOS. - Un jeune homme de bonne mine : il signor Arlequin.

POLICHINELLE. - Le misérable ! Illustres seigneurs, rentrez chez vous : zé n'ai pas besoin de vos soins.

LE   DOCTEUR. - Par exemple ! Nous ne sortirons pas avant de vous avoir purgé, soigné, drogué, ausculté, médicamenté...

SERINGUINOS. - Et seringué.

POLICHINELLE. - Encore une fois, zé me porte comme la tour de Pise, et vous prie de me laisser dormir.

LE  DOCTEUR. - Soit ! Mais quand vous aurez besoin d'être purgé, soigné, drogué, ausculté, médicamenté...

SERINGUINOS. - Et seringué.

LE  DOCTEUR. - Vous pourrez vous adresser à d'autres qu'à nous.

POLICHINELLE. - Portez-vous bien.

     (Le docteur et Seringuinos sortent).

 

SCÈNE  V


POLICHINELLE. - Enfin, les voilà partis. Zé tombe de sommeil, zé dors debout ; bonsoir. (Il ronfle. On entend un chat miauler).

LE  CHAT, en dehors. - Miaou !... Miaou !... Rrrron mia !

POLICHINELLE, sautant. Qu'est-ce que j'entends là ?... C'est le chat de la mère Trufaldin.

LE  CHAT. - Miaou !... Miaou !...

POLICHINELLE. - Attends un peu, mangeur de souris ; je vais t'apprendre à m'empêcher de faire mon somme. Le temps de passer mon pourpoint et je suis à toi. (Il sort).

 

SCÈNE  VI

COLOMBINE, entrant. - Mon oncle, je reviens du marché : j'ai acheté des figues, du raisin, du fromage... tiens, il n'est pas là ! Je suis curieuse de savoir si mon cousin Arlequin a obtenu ce qu'il désirait.

     (Elle sort, puis Polichinelle paraît, un chat à la main).

 

SCÈNE  VIII


POLICHINELLE, seul. - Ah ! Vilain matou, cette fois, je te tiens : j'aime beaucoup le lapin, mais il coûte cher... tu m'en tiendras lieu ce soir ! (Il sort ; on entend miauler le chat, puis Polichinelle revient en robe de chambre). Le gaillard m'a griffé le nez et les mains, mais je l'ai enfermé dans la cuisine.


Air : C'est la mèr' Michel.
La mèr' Trufaldin va pleurer son chat :
Ce lapin n'a pas coûté cher d'achat,
Avec un peu de lard, avec beaucoup d'oignons,
Des épices, du sel, nous le fricasserons.


     Recommençons notre petit somme : ze n'ai pas dézeuné, mais ça facilitera la digestion. (Il s'appuie contre un des montants du théâtre et dort. On l'entend ronfler, puis parler en rêvant). Mes sequins, mes sers sequins... que z'ai volés... si on me les volait à mon tour ! Qui vient là ?... La mère Trufaldin... Elle me montre le poing !




 
 
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