ACTE II.
(Une place. Des groupes autour de l'échafaud. Le matin -le jour se lève peu à peu).
[prélude]
VII. La lecture de l’Édit.
[Lever de rideau]
C'est l'heure rose où la ville s'éveille ; à chaque carrefour, les édits se dressent, gardés par des soldats ; le bourreau est là et sa hache est prête. Bientôt c'est partout une rumeur bruyante : l'amour défendu ! Personne n'y veut croire, chacun veut lire de ses yeux les maudits parchemins, où, tracée d'une main ferme, la signature du Roi s'étale, comme une menace. Tout le peuple est sur pieds et, parmi les groupes, des propos s'échangent.
[Défilé] (Des groupes traversent la scène, parlant successivement).
(Les vieilles gens) C'est ma foi, fort bien fait, disent les vieilles gens, messire notre Roi est un sage ; désormais nos gars, artisans ou écoliers, seront plus attentifs à leurs besognes et les fillettes rêveuses n'oublieront plus l'aiguille dans la broderie ou la plume dans l'encrier.
(Puis les garçons) Les garçons parlent, les poings serrés ; « Ah, nous verrons bien », murmurent-ils entre les dents.
(Jeunes filles éplorées) Les fillettes reviennent toutes tristes, avec des larmes dans leurs jolis yeux : « Oh ! Le cruel, oh le méchant Roi ! »
(Une jeune fille) « Il a fait couper toutes les fleurs, pense celle-ci, toutes nos fidèles messagères, je n'aurai plus, chaque soir, le bouquet d'asphodèles qu'il venait poser sur mon balcon. »
(D'autres, avec des gestes de menace) D'autres murmurent, plus résolus : « Nous tuerons le tyran ! » Et celles qui parlent ainsi sont de frêles enfants aux yeux très doux, des mignonnes qui s'évanouissaient naguère à la vue d'une goutte de sang.
(Les poètes) Les poètes haussent railleusement les épaules ; tant de folie leur fait pitié.
[Baisser de rideau]
(Un carrefour -le décor était moins large que les précédents. Promenade d'archers qui veillent).
VIII. Les Révoltes
[Lever de rideau]
Pourtant, en dépit des rigueurs de l'arrêt, les amoureux se mettent en révolte ouverte. Car c'est en vain qu'ils se réfugient dans les bois les plus épais aux carrefours les plus obscurs. Entre le baiser et les lèvres, un soudard brutal se dresse comme par enchantement. Les vieux archers du guet ont le cœur bardé de fer, les sourires et les larmes glissent sur leurs cuirasses sans les émouvoir jamais.
Pourtant un couple se hasarde à traverser la rue :
« Ils sont partis, mignonne, vite un baiser.
- Si l'on nous voyait ?
- Tant pis ! »
Hélas ! Les murs ont des yeux, et l'ombre a des oreilles.
(Archers conduisant un couple)
Et l'idylle va finir d'un double coup de hache par le baiser rouge de deux têtes dans le panier du bourreau...
Mais qu'importe ? Il paraît qu'on s'aime pourtant et les vieilles gens trouvent que rien n'est changé. Les garçons sont toujours distraits et les fillettes encore songeuses laissent leurs yeux se perdre en quelque rêve.
[Baisser de rideau]
IX. Et le Roi n'est pas consolé.
[Lever de rideau – valse]
(Le parc le soir. Décor du Vème tableau sans feuillages, sans fleurs... le roi au balcon).
Le Roi va, les soirs, s'accouder au balcon de la chambre toujours vide ; le parc est silencieux ; plus de couples par les allées quand la nuit tombe ; les dames demeurent cloîtrées, comme des abbesses et les pages vont, désœuvrés, baillant aux étoiles. (Des pages vont et viennent dans le parc).
Plus de parfums, les fleurs sont coupées, il ne reste plus que ces vilains trèfles dont la quatrième feuille, cette menteuse, cette méchante, répondait toujours : « pas du tout », si les galants s'avisaient de l'interroger. Ils n'en ont garde... Peut-être la crainte a-t-elle vaincu l'amour.
Mais Monseigneur le Roi n'est pas consolé ; sa victoire ne lui fait oublier ni sa tristesse ni son abandon. C'est qu'une seule chose console d'être malheureux, c'est d'être bon, et on le hait et on l’exècre ; des bouches roses ont prononcé son arrêt de mort et, sous un calme apparent, une révolte en sourdine se prépare. Écoutez cette lointaine chanson :
[Baisser de rideau – orchestre en solo, toile baissée]
(Une voix chante dans la coulisse)
Il n'est plus permis d'aimer
le pays des printemps sans roses
est le pays des lèvres closes
et des cœurs fermés.
Il n'est plus permis d'aimer ;
on nous laissera bien la haine
le printemps n'a que cette graine
à faire germer !
La fleur rouge du bon grain
à s'ouvrir bientôt sera prête
et nous aurons pour la meilleure
du sang, plein les mains.
X. Le premier du moi de mai.
[Lever de rideau]
C'en est fait, la révolte a éclaté, forte de toutes les tendresses exaspérées et, le premier jour de mai, tout e peuple en armes marche à la bataille pour le droit d'aimer. Par couples les amoureux s'avancent pour triompher ou mourir ensemble. En avant ! Au palais du Roi !
[Marche des récoltés]
« Des menaces, a dit le Roi ! Qu'on me taille cette canaille ! Faites donner mes bons reitres allemands ! »
[Charge]
Et c'est dans la plaine, un galop furieux de chevaux ; le choc sera terrible ; le massacre va commencer... quand soudain... les cavaliers s'arrêtent et la foule cesse d'avancer.
[Apparition]
Entre les amants immobiles et les cavaliers cabrant leurs chevaux, la petite danseuse, revenue, s'avance entre deux haies brillantes de lances et d'épées qui s'abaissent pour la saluer. L’Édit est rapporté ; plus de bourreaux, plus de sang. Aimez-vous librement par le joli mois blanc et rose où tous les nids sont bruyants et toutes les lèvres fleuries.
[Retour d'Héra]
(Lentement) Et de toutes les bouches monte un cri de reconnaissance et de triomphe:vive la petite fée brune aux yeux de diamants à qui le printemps et l'amour font escorte ! Bénie soit la bonne enchanteresse qui rend permises les caresses, les douces causeries et les galantes chansons. Vive la Reine !
[Baisser de rideau]
Fin du second acte.
Acte III.
XI. Le sacre.
(La cathédrale ; le parvis noir du peuple, l'intérieur de l'église éclairé. Dans la rue, des cavaliers vont et viennent).
Toutes les haines se sont apaisées, toutes les colères se sont éteintes ; on a crié si fort et si bon cœur : vive la Reine ! Elle a repris si gentiment son rôle de souveraine que, d'accord avc son peuple reconnaissant, le Roi a supplié la petite danseuse de devenir sa femme et de s'asseoir à son côté sur le trône d'or de ses aïeux.
Tout le Royaume se presse dans les rues pavoisées pour voir défiler vers la cathédrale le cortège solennel du sacre.
Les cloches vont sonner à toute volée ; des orchestres entonneront la marche nuptiale et la grande voix des orgues s'élèvera sous les voûtes de l'église. Les voici !
[marche] [fifres puis musique du Roi, chantres puis chœur de la foule]
(Défilent les hérauts d'armes, des soldats, des cavaliers, les fifres, les musiciens du Roi, etc, puis le Roi, à cheval, que la foule acclame, etc, etc, la Reine en son carrosse, les chantres accompagnés par l'orgue entonnent leurs psaumes. Et la foule acclame la Reine. Quand passe la Reine : les chantres, au loin Domine salvam fac Reginam nostram ou multis annos).
[chœur de la foule] Puis la foule :
O Reine ! Notre peuple heureux
Vous salue et vous acclame !
Que les saints et notre Dame
Entendent pour vous des vœux !
À la Reine, à jamais, jurons fidélité !
Qu'à ses désirs toujours propices
Dieu lui rende, dans sa justice,
Tout le bonheur qu'elle nous a donné.
(Fin du cortège) [Baisser de rideau]
XII. La Fête au Palais.
(décor du tableau IX – le couple royal au balcon)
C'est la fête au palais. Dans le parc ouvert à la foule, le peuple vient saluer le joli couple royal. Ils s'aiment, on les aime, rien ne manque à leur félicité. Et pourtant, dédaigneuse de sérénades, la jolie petite Reine voudrait bien courir avec les fillettes par les bois et les prairies... [valse]
(Assez vite) « Oh ! Mon Roi, cela me ferait tant de plaisir !
- Et l'étiquette, Madame !
- Que cette couronne est lourde ! Si je la quittais ?
- Y songez-vous ? C'est impossible !
- Ah, que c'est donc ennuyeux et difficile d'être Reine. »
(Groupes de cueilleurs de trèfles – très vite)
Cependant, des bandes de jeunes filles s'en vont par les allées ; les fleurs n'ont pas encore repousé et elles en veulent aux vilains trèfles qui les remplacent. (assez rapide) Gaîment, le long des avenues, dans les bordures et les prairies, elles vont de leurs doigts en arracher la quatrième feuille, celle qui eut répondu « pas du tout », au temps où l'on devait s'aimer sans se le dire.
(peu vite) Depuis cette lointaine nuit, les trèfles n'ont plus que trois feuilles ; ils sont très rares ceux qui dressent encore sur leur tige frêle un quatrième pétale échappé à l’œil fin des amoureuses.
Ici bas, le bonheur est chose rare aussi ; et c'est pour cela que, de nos jours, précieux survivants d'une espèce éteinte, les trèfles à quatre feuilles ont la réputation de porter bonheur.
[Baisser de rideau]
VIII. Sur la route.
(Décor du Ier tableau. Même soleil couchant, de plus en plus sombre. La caravane du premier tableau défile en sens inverse).
[Lever de rideau]
Sur la route, à la nuit tombée, voici que, de nouveau, la caravane passe ; elle s'en va... très loin, au pays de Bohème et les musiciens chantent, en s'accompagnant de leurs guzlas, la vieille chanson tzigane.
[marche bohémienne et chanson] (Solo et chœur dans la coulisse)
(Ils passent en chantant)
(Chœur) Marchons, si on ne s'arrête ici bas, l'eau va, le nuage court, le vent passe, las et meurtris, nous dansons, notre cœur voyage au pays des songes.
(Une voix) Il vaut mieux vivre assis que couché, mieux debout qu'assis, car l'on marche et quand on marche, le cœur bat amoureux de l'horizon qui l'appelle... aux sons de la guzla, hola ! Aux sons de la guzla !
(Puis la scène reste vide ; lever de lune) (la lune se lève).
(Arrivent le Roi et la danseuse qui traversent lentement, enlacés).
Mais quel est ce couple attardé ? C'est le Roi ; c'est la petite Reine ; las des bruits des parades et des fêtes, ils rejoignent la caravane attirés, eux aussi, vers les pays inconnus, vers l'amour et la liberté.
[aubade]
« Vous ne regrettez rien, mon Roi ? ni vos soldats, ni vos domaines ?
- Non, puisque je vais avec toi ; et vous, ma douce souveraine ?
- Tant que vous n'aimerez que moi, je serai toujours une Reine. (Presto)
- Fuyons, pauvres et gais dans ce soir enchanté ; j'ai mon amour et ta beauté ; le sentier frais dort sous la lune blonde et sous nos pas de gueux la claire nuit d'été jette un tapis semé de taches vagabondes.
- Oui nous reviendrons si la Terre est ronde ; une couronne d'or est trop lourde à porter : Être libre, être aimé, il n'est rien dans ce monde qui vaille ces deux royautés. »
(Ils disparaissent ; la scène reste vide ; de gros nuages sombres passent dans le ciel ; l'obscurité se fait peu à peu).
Ce dernier mot de l'éphémère petite Reine sera la conclusion de notre légende. Ils sont heureux maintenant leur histoire est finie ; laissons-les au mystère de leur bonheur inconnu. Heureux nous aussi, Mesdames, infiniment, si nous avons réussi à vous distraire du récit de leur aventure,
Le bruit de leurs pas s'est perdu sur la route et, dans le calme de la nuit étoilée, on n'entent plus que le refrain mourant des tziganes qui cheminent, disparus au lointain bleu.
[Baisser de rideau]
(Et la toile baissée -très loin- on entend encore chanter les tziganes).
[En sourdine, dans la coulisse, reprise du chant, la toile baissée).
Chœur : Marchons, si on ne s'arrête ici bas, l'eau va, le nuage court, le vent passe, las et meurtris, nous dansons, notre cœur voyage au pays des songes.
Solo : Chaque pas nous conduit au repos, il n'est qu'un bon lit, c'est la tombe, vos beaux yeux clos mais souriants garderont fidèlement leurs grands rêves... aux sons de la guzla, hola, aux sons de la guzla !
(Chanson tirée de Miarka -Richepin- quant aux paroles).
FIN