THÉÂTRE D'OMBRES ET DE SILHOUETTES

LE TRÈFLE À QUATRE FEUILLES


Tableaux et décors                                    Partition
                                    
                              Prélude 1
I Sur la route
                                             marche bohème 2
II Où la danse se révèle
                            air de ballet 3
III Le rendez-vous
                                    aubade 4
                                    
                              promenade 5
IV La cage vide                                          musique de scène 5 bis
V Ce que le Roi vit de sa fenêtre               chanson antique 6
                                                                  valse lente 7
VI La vengeance du Roi                              mélodrame 8
                                                                  Finale 8 bis
                                                                  Prélude 9
VII La lecture de l’Édit                             Défilé 10
VIII Les révoltes
IX Et le Roi n'est pas consolé                   Valse lente 11
                                    
                              Chanson 12
X Le premier du moi de mai (3 projections) Révolte, charge, apparition 12 bis
                                    
                              Le retour d'Héra 13
XI Le sacre                                                Cortège 14
XII La fête au Palais (décor du IX)            Valse 15
                                    
                              Marche, bohème et charme 16
XIII Sur la route (décor du I)                   Lever de lune 17
                                    
                              Musique de scène 18
                                    
                              Reprise du n° 19
9 décors 3 projections

LE TRÈFLE À QUATRE FEUILLES

[toile baissée, orchestre muet]

RÉCITANT. - Au public. La toile baissée, le récitant dit :
Mesdames, messieurs.
     Nous avons l'honneur de vous présenter une piécette d'ombres chinoises : le Trèfle à quatre feuilles, véridique histoire d'une petite danseuse, d'un roi et d'une plante aujourd'hui disparue.
     L'aventure est vieille, si vieille que les chroniqueurs les plus anciens l'ont oubliée et que, de tout ce passé que nous avons tenté d'évoquer devant vous il n'est resté qu'une superstition et une légende.
     Soyez miséricordieuses, Mesdames, aux pauvres auteurs et souvenez-vous que la scène est au pays bleu de l'Amour et du Rêve, au temps où les trèfles avaient quatre feuilles. [Prélude]
ACTE I

I.

- Sur la route -

 
[Le rideau se lève – marche bohème]
 
     Sur une route au soleil couchant, une longue caravane passe ; elle vient de très loin, du pays de Bohème, et ce sont des comédiens errants. Ils vont, au gré de leur fantaisie, dressant leurs tréteaux chaque soir, établis hier sur une place, logés demin dans le château où les mandera quelque noble dame ennuyée.
     Les hommes jonglent et font des tours, les vieilles disent les secrets des cartes, et les jolies tziganes dansent au son des guzlas.
     Ils passent... ils passent ?... [point d'orgue]
     Ils passent... quand soudain, à travers la lande, arrive le son lointain d'un olifant. [Trompettes]
     Rangez-vous, manants, laissez la route au Roi qui vient de forcer un cerf dans la plaine et que le souper attend au palais.

[Baisser le rideau – L'orchestre joue le Galop, toile baissée]

[Lever de rideau]

 
(La toile relevée, on voit les bohémiens arrêtés sur la route – et venant en sens inverse, la chaise royale -aussi arrêtée).
 
     Monseigneur est de bonne humeur ce soit et devant les tziganes arrêtant sa monture :
« Ça, manants, dit-il, que faites-vous sur mes routes ?
– Messire, nous sommes des bateleurs et ces fillettes dansent.
– Eh bien, l'homme, bénis la chance qui t'a fait croiser mon chemin ; tu nous divertiras ce soir, et je remplirai d'écus d'or ton escarcelle si tes danseuses sont jolies.
     Et monseigneur reprend sa course.
 
[Baisser de rideau, le temps de faire disparaître le groupe de bohémiens, puis Lever de rideau et la chaise défile : chiens, fauconniers, chasseurs, chasseresses, etc. – Reprise du Galop]
 
II.

Où la danseuse se révèle.

[Lever de rideau]
 
     Devant les nobles seigneurs et les dames en grands atours, la troupe de Bohème a paradé et voici que, la dernière, vient Héra la petite danseuse ; elle a seize ans et aux sont voilés d'un orchestre invisible, elle danse. [Air de Ballet]
     Elle danse, légère, exquisement jolie, son corps souple se tord et se cambre et se plie dans un scintillement des gazes qui le voilent.
     Sur son teint d'or, ses yeux paraissent deux étoiles, deux reflets s'allumant par une nuit obscure ; ses lèvres de carmin sont des grenades mûres, si fraîches, qu'un oiseau les viendrait becqueter.
     Elle danse ; à son front d'enfant, des mèches folles de ses cheveux défaits lui font une auréole – et sur ses bras ambrés, des rangs de perles fines tintent, rythmant son vol de musique argentine.
     Elle danse, et les seigneurs à l'envi s'extasient tandis que les dames jalouses cachent mal leur dépit dans un sourire ; -c'est que, par trois fois déjà, le Roi a murmuré : « qu'elle est belle. »
     Et leur beauté pâlit devant cette Beauté !

[Baisser de rideau – Fin de l'air de Ballet]
III.

Le Rendez-vous.

[Lever de rideau]

(Une ruelle – ciel d'aube).

(Le roi vient sous la fenêtre qui s'éclaire, la danseuse y paraît puis vient retrouver son ami).

 
     Il y aura dix jours tantôt que la troupe de Bohème est logée chez le Roi ; elle y restera, dit-on, tant que le séjour du château plaira à la petite danseuse... Le Roi l'aime.
     Il l'aime éperdument, à en perdre le boire et le manger, à lui jeter sans compter tout l'or de ses coffres. Et voici que, à pas de loup, il vient en rasant les murs lui donner une aubade, signal de leur matinal rendez-vous.

[aubade]
 
« Pas de gants ! C'est de l'imprudence, il fera soleil, ce matin.
– À quoi bon, dit-elle, en chemin, vous ne laisserez pas, je pense, mes mains sortir de vos deux mains.
– Pas de miroir ! Quelle folie ! Le vent défera vos cheveux.
– Tant que nous serons amoureux, je verrai si je suis jolie, en me regardant dans vos yeux.
– Pas de bijoux, ma toute belle ? Où les avez-vous oubliés ?
– D'une ceinture ou d'un collier, qu'aurais-je besoin, répond-elle. J'ai vos deux bras, mon chevalier.
– Pas de voile ! Mais la froidure ! Vos lèvres que vous exposez...
– Les cacher, je n'ai pas osé ; si longtemps que la route dure, ne rendrez-vous pas les baisers ?
– Hé bien, partons, chère imprudente !

[Baisser de rideau – fin de l'aubade]

(Même décor, par un ciel de soir où passent des nuages blancs. Les amoureux reviennent enlacés et retraversent la scène).

[Lever de rideau - Promenade]


     La nuit venue, sous le beau ciel bleu, nos amoureux rentrent au logis.
« Jurez-moi, ma toute Belle, jurez-moi de m'aimer toujours. [solo de violon]
– Toujours, c'est bien long ! Répond-elle.
– Dis-moi seulement, Cruelle, et ce que tu voudras, je te le donnerai.
– Je ne sais pas si vous pourrez.
– Si tu me trahis pour un autre, je le ferai tuer par mes gens !
(La danseuse montre le ciel). Elle lui montre au ciel d'argent les nuées blanches qui voyagent.
– Mon Sire ! Et si j'aime un nuage ?

[Baisser de rideau – Fin de la promenade]
(Une chambre au palais. La nuit tombe. Le roi va et vient dans la chambre tantôt au premier plan, tantôt vers les fenêtres).
 
[Lever de rideau – Tacet] (Tacet est un terme utilisé dans la musique occidentale pour indiquer qu'un instrument doit rester silencieux pendant toute la durée du mouvement ou pendant un fragment assez long. Le mot latin tacet signifie « il se tait » ou « on se tait »).
IV.

La cage vide.

 
     Las ! L'éphémère fleur d'amour est, de toutes, la plus tôt fanée ; le temps, jaloux des amants, se venge de ces faiseurs d'heures brèves -en leur mesurant les journées.
     Après un moi de tendresses, un beau matin la danseuse s'est envolée : tous les trésors du Roi ne valaient pas sa liberté. Elle est partie brusquement, sans un adieu, reprise de cette nostalgie du grand air et de l'espace qu'ont celles de sa race -oiseaux voyageurs qui ne s'arrêtent au bout des branches que le temps de plaire et d'être regrettés. Leurs ailes inquiètes se rouvrent après une chanson, ils s'en vont où les appellent des soleils plus chauds et des horizons plus bleus.
     La voici vide, cette jolie cage qui lui fut pourtant une prison. Et le Roi se lamente devant les chères reliques que son départ a laissées mortes, triste comme des souvenirs.
     Ici un éventail, là des gants qui moulèrent sa main mignonne, sa couronne, nimbée d'or de ses fins cheveux... et sa guzla sur la table, sa guzla toute vibrante encore de la dernière chanson, cette méchante, cette menteuse qui faisait sa voix si câline pour mentir mieux...
     Et le Roi contemple tristement ce petit cœur de bois, bruyant, sonore et vide, comme le cœur de celle qui l'a trahi.

[Baiser de rideau – musique de scène, le rideau baissé]

(Le parc. Le Roi est balcon. Clair de lune).
V.

Ce que le Roi vit de sa fenêtre.

[Lever de rideau]
     Après une longue rêverie, le Roi s'étant accoudé au balcon aperçut un page et, sous la fenêtre de l'une des dames d'honneur, le page se mit à chanter. [chanson antique]
(Un page vient chanter sous une fenêtre).
     Une voix dans la coulisse chante :
J'ai passé rêveur et farouche

dans les parterres éclatants
je veux une fleur qui manque au printemps
La fleur vivante de ta bouche !

J'ai sondé, dans les cieux sans voiles
les profondeurs où l'astre luit ;
je veux la clarté qui manque à ma nuit ;
tes yeux d'or aux lueurs d'étoiles.

Tout est m'est souci ; tout m'est tristesse
la nuit est douce et je t'attends ;
je veux ton baiser qui fait mon printemps (la dame le rejoint)
chanson reflet, parfum, caresse !

(La Dame effeuille une marguerite).

 
     La Dame est venue bien vite et, par la blancheur fuyante des allées, le couple s'en va. Là-bas est un massif géant de marguerites ; ils s'arrêtent près des fleurs pâles.
« Voyons si vous m'aimez », dit la belle.
     Elle cueille une des étoiles blanches et en effeuille les pétales, lentement... « Beaucoup... dit-elle enfin.
     Elle a menti, reprend le page, c'est passionnément qu'elle aurait dû dire.
     Ils reprennent leur route. (Ils s'en vont).
Et le Roi pleure !

[musique de scène] (Des couples traversent la scène).

 
     Et d'autres couples viennent interroger l'oracle... et c'est toujours « passionnément », « beaucoup », « un peu », ce n'est jamais « pas du tout ».
     Le Roi pleure, lui qui, seul, n'est pas aimé.

(D'autres couples se promènent, effeuillant les marguerites). [Valse lente]

 
Toujours des couples passent... ils vont dans les solitudes obscures vers les tapis de mousse soyeuse -ils vont dans les clairières où la lune qui se lève jette sa poussière d'opale tamisée par le voile ondulant des feuillages. Et doucement les vieux arbres inclinent au vent leurs grandes ombres pareilles à des tailles qui ploieraient sous une étreinte ; les lianes flottent comme des chevelures dénouées et, dans les sentiers étroits, les floraisons folles ont des frôlements de mèches défaites.
     Et la tendresse de cette nuit peuple l'ombre de baisers : baisers ces murmures confus d'insectes ; baisers ces battements d'ailes sous les branches ; baisers ces frissons étouffés des feuilles dans l'air alangui...

[Baisser de rideau – L'orchestre, la toile baissée, joue le mélodrame]

Décor du VIème tableau – les scribes, le bourreau, les ministres.

 
VI.

La Vengeance du Roi.

[Lever de rideau – tacet]

     Toute la nuit, sur d'immenses parchemins, les plumes coururent en grinçant ; le Roi dictait :
     « L'amour est désormais interdit sur tout le territoire du Royaume. Un baiser, donné ou reçu, sera sans délai puni de mort. Toute main surprise autour d'une taille sera impitoyablement coupée. La prison et l'amende châtieront les menus crimes : sourires, fleurs offertes, propos galants. Enfin, (ceci regarde les poètes) quiconque, dans un rondel ou dans un sonnet, écrira, récitera, ou chantera des devis et propos d'amour, sera à perpétuité banni du Royaume pour avoir excité le peuple au mépris des ordres de son souverain. J'ai dit. Signé : le Roi. »
     Tremblez, pauvres amoureux et vous, bourreaux, à vos glaives !

[La toile tombe – l'orchestre jour le Finale]

 
Fin du Premier Acte.

 
 
 



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