THÉÂTRE D'OMBRES ET DE SILHOUETTES

LE  MARIAGE  DE  BÉTINETTE

FÉERIE  EN  2  ACTES

Lemercier de Neuville

1896

Bétinette, princesse, ombre chinoise, theatre d`ombres, silhouette, marionnette

Les Pupazzi noirs.

Domaine public.



http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k204348t.r=Les+Pupazzi+noirs%2C+ombres+anim%C3%A9es.langFR


PERSONNAGES :

LE ROI  BÉTA.
BÉTASSE, sa femme.
BÉTINETTE, sa fille.
REMPLUMÉ, astrologue.
LE  PRINCE  PATHOS.
UN DIABLE.
DAMES  D'HONNEUR,  MINISTRES,
GARDIENS  DU  SÉRAIL, ACADÉMICIENS.
Magistrature, Barreau, Fonctionnaires, Peuple, etc.
Au deuxième acte, ballet, danseuses, clown, etc.

Apothéose.


Le théâtre représente un palais. À droite et à gauche : un trône.
Devant le trône de gauche, un télescope.

BÉTA sur son trône, à droite, REMPLUMÉ.


ACTE  PREMIER

SCÈNE  I


REMPLUMÉ. - Je vous l'ai dit, Sire, voici le moment de faire bien attention à vos paroles, car, avec la fâcheuse infirmité que vous avez, vous faites tous les jours des gaffes qu'il est difficile de réparer.

BÉTA. - Des gaffes ! le mot est un peu vif, mon. cher Remplumé ! Quoique étant mon astrologue et aussi mon ami, un peu de respect ne messiérait pas.


REMPLUMÉ. - Mais aussi, pourquoi vous êtes-vous aliéné cette bonne petite fée Simplette qui ne ferait pas du mal à une mouche ? Elle vous demandait de parler comme tout le monde, sans phrases, sans métaphores, sans images, simplement, et vous l'avez envoyée promener.

BÉTA. - Et elle y est allée !

REMPLUMÉ . - Parfaitement ! en vous disant : « Puisque vous aimez tant les tropes, les métaphores, les catachrèses, les métonymies, les hyperboles, en un mot, le langage figuré, je vous condamne à voir en réalité l'expression dont vous vous serez servi, et vos victimes et vous-même serez métamorphosés jusqu'au moment où votre fille, Bétinette, aura trouvé un mari. »

BÉTA. - Ce n'est que trop vrai ! Mais comment pourrai-je la marier maintenant ? Comment son futur pourra-t-il deviner qu'elle est jolie ?

REMPLUMÉ. - Dame ! Il ne fallait pas, l'autre jour, quand vous étiez en colère, lui dire « Tu es bête comme un chou ! » Elle a été métamorphosée tout de suite.

BÉTA. - Que veux-tu ! Ça m'a échappé.

REMPLUMÉ. - C'est comme votre femme, la reine Bétasse, quand elle vous a reproché votre maladresse, vous l'avez appelée « Vieille dinde ! »

BÉTA. - Oui ! Et elle m'a montré de suite qu'elle l'était.

REMPLUMÉ . - Et c'est aujourd'hui qu'arrive le prince Pathos, qui vient demander la main de votre fille. Comment allez-vous vous tirer de là ?

BÉTA. - Ma foi, je ne sais pas ! Mais tu es là à me corner aux oreilles les maladresses que je fais, tu ferais bien mieux de chercher le moyen de les réparer. C'est vrai ! Si tu n'es bon à rien, va-t-en au diable ! (Un diable arrive et emporte Remplumé).



SCÈNE  II


BÉTA, seul sur son trône. - Allons bon encore une gaffe ! Je n'ai qu'un ami, ce brave Remplumé, dévoué et savant, car, comme astrologue, il dame le pion à tous les autres, et voici que je le perds ! Imbécile que je suis ! Comment faire maintenant ? Ah vraiment, je suis bien inquiet ! Ma femme en dinde, ma fille en chou, mon astrologue au diable ! Que d'ennuis ! J'en ai la tête à l'envers ! (La tête de Béta se retourne). Ah ! pour le coup, celle-là est trop forte ! Ma tête à l'envers ! Je ne vais pas rester comme ça, je pense ! Tout à l'heure, j'étais encore présentable, mais maintenant comment recevoir ce prince en lui tournant le dos ? Ah ! maudite fée !


SCÈNE  III

BÉTA, BÉTASSE en dinde, BÉTINETTE en chou


BÉTASSE. - Glou ! Glou ! Glou ! Glou !

BÉTA. - Voici ma femme, mais que peut-elle y faire ?

BÉTASSE. - Glou ! Glou ! Glou ! Glou !

BÉTA. - Oui, j'entends bien, vous gloussez. Que voulez-vous me dire ?

BÉTASSE . - Ah je vois bien, puisque vous détournez la tête, que vous ne voulez plus nous regarder ! Ma file est avec moi ; la pauvre enfant est désolée ; elle vit dans des transes continuelles ; chaque fois que le cuisinier passe près d'elle, elle craint qu'il ne la mette dans la soupe, et, moi, j'ai peur qu'il ne me mette à la broche. Tirez-nous de cette affreuse situation !

BÉTA . - Hé ! Tirez-moi moi-même de la mienne ! J'ai la tête à l'envers jusqu'à la fin de mes jours !

BÉTASSE. - Non ! Non ! puisque nos malheurs cesseront au mariage de notre fille, espérons que cela arrivera bientôt.

BÉTA. - Bientôt ? qui en voudra dans l'état où elle est ? Est-ce que vous croyez que je me monte le cou ? (Le cou de Béta s'allonge). Allons bon encore une gaffe ! Aussi, on me parle ! Voyons laissez-moi tranquille ! Allez-vous-en !

BÉTASSE. - Nous vous laissons bien affligées ! Glou ! Glou ! Glou ! Glou ! (Elle se détourne et pique le chou du bec).

BÉTINETTE. - Maman tu me piques !

BÉTASSE. - Allons va donc plus vite. Glou ! Glou ! Glou ! Glou ! (Elles sortent).


SCÈNE  IV


BÉTA, seul. - Eh bien, mettez-vous dans ma situation. Cependant, je suis un des diplomates les plus forts de notre temps. J'ai passé par bien des épreuves, et j'en suis toujours sorti à ma gloire ; je sais me retourner ! (La tête de Béta se retourne). Cette fois, ce n'est pas une gaffe. Mais il y a encore le cou. Avec un cou comme cela, ce n'est pas très décoratif. Comment le remettre à sa place ? Ce n'est pas un cou ordinaire. C'est un cou d'air, un coup du ciel, un coup de tête, un coup de théâtre ! Mais ce n'est pas un coup d'État, ça se voit d'un coup d'œil. Et dire que je fais les cent coups pour faire descendre mon cou, et ça ne m'avance pas beaucoup ! Ah ! si mon astrologue était ]à, il me donnerait un coup d'épaule ! (Le cou de Béta redescend). Tiens ! Ah ! c'est vrai. Un cou d'épaule. Ah ! je commence à faire moins de gaffes ! Maintenant le prince peut venir ! Mais c'est mon astrologue que je regrette ! Il ne doit pas beaucoup se plaire dans les enfers, d'autant plus qu'il n'avait pas le sou quand il est parti, et qu'il tirait le diable par la queue.


SCÈNE  V

BÉTA,  REMPLUMÉ


REMPLUMÉ. - Me revoici !

BÉTA. - Toi ! Ah ! quel bonheur ! par quel hasard ?

REMPLUMÉ. - Ah ! c'est bien simple ! Tout à l'heure, comme le diable passait près de moi, j'ai eu l'idée subite de le retenir par la queue ; il a tiré, moi aussi la queue s'est cassée, il s'est sauvé, moi aussi, et me revoici.

BÉTA. - Allons encore une gaffe de moins.

REMPLUMÉ. - Si j'étais un courtisan, je dirais que c'est à vous que je dois ma délivrance.

BÉTA. - Et, cette fois, tu aurais raison ! Mais il ne s'agit pas de cela. Le prince ne va pas tarder à arriver ; comment lui faire accepter mon chou de fille et ma dinde de femme ? As-tu quelques données sur mon gendre futur, le prince Pathos ?

REMPLUMÉ. - J'ai pris des renseignements, bien entendu. C'est un beau jeune homme, mais qui a une imagination exaltée, qui aime les phrases à fioritures encore plus que vous.

BÉTA. - Fichtre ! C'est bien le gendre qu'il me fallait.

REMPLUMÉ. - Oui ! Et qui est tellement hanté par l'idéal.

BÉTA. - Qu'on dirait qu'il est dans la lune. Aïe !

REMPLUMÉ. - Quoi ! Qu'avez-vous ?

BÉTA. - Ce que je viens de dire... que le Prince est dans la lune... va retarder son arrivée, et c'est ma faute.

REMPLUMÉ. - Une nouvelle gaffe.

BÉTA, sévèrement. - Remplumé !

REMPLUMÉ. - Pardon ! Majesté ! Je vais voir dans ma lunette si la fée a entendu votre phrase. (Il va à sa lunette). Oui, il y est bien. Et il a l'air de ne pas comprendre du tout pourquoi il est là.

BÉTA. - Saperlipopette ! Comment en sortira-t-il ? Et, s'il en sort, quel accueil lui ferons-nous ? Il va demander d'abord à voir sa fiancée.

REMPLUMÉ. - C'est bien le moins !

BÉTA. - Tu sais bien qu’elle n'est pas présentable !

REMPLUMÉ. - C'est selon ! Le prince Pathos est un poète, il voit toutes les choses sous un objectif spécial. S'il a grande envie d'épouser votre fille, au lieu de voir en elle un chou, il l'a prendra pour une rose.

BÉTA. - Je n'avais pas pensé à cela ! Mais une rose n'est pas une femme !

REMPLUMÉ. - Nous lui dirons qu'elle est déguisée.

BÉTA. - Parfait ! Et ma femme aussi ! Nous ferons déguiser toute la cour.

REMPLUMÉ. - Oh, c'est déjà fait.

BÉTA. - Comment cela ?
 




 
 
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