THÉÂTRE D'OMBRES ET DE SILHOUETTES

LA  PRISE  DE  PÉKIN

 
écrite par Jacquin, sur une musique de Meynard, illustrations de De La Nezière, est une pièce d'Ombres à grand spectacle en un acte.
 

     Comparée à d'autres éditions du même type (La Marche à l'Etoile, Aladin, etc), elle offre l'avantage d'être montable et jouable. 

     Les trois créateurs nous offrent de vrais dialogues et des ombres dont certaines parties étaient prévues pour être mises en couleur.


     L'histoire est comique et j'émettrai juste quelques réserves sur les propos tenus à l'encontre des Chinois qui sont assez négatifs et, il faut bien le dire, d'époque. Mais, dans la parodie, tout est permis. Du reste, Li-Pou ne se prive pas de faire des commentaires désobligeants sur les français...

 

LA  PRISE  DE  PEKIN


 Pièce d'Ombres à grand spectacle en un acte


PERSONNAGES


 
LI - POU, mandarin.
JEAN  LEFEVRE, soldat français.
FREDERIC  DARIN, soldat français.
NA - NI, chef des gardes de Li-Pou.
PA - TA - TI, gardien de la ménagerie de Li-Pou.
PANCRACIO, directeur de cirque.
KANG - OU - LOU, messager des Boxers.
FLEUR - D'IRIS, nièce de Li-Pou.

Gardes, clowns, bourreaux, Chinois divers, serviteurs, enfants, infanterie et cavalerie françaises.

 
     La scène représente la cour principale du palais du mandarin Li-Pou. Dans le fond, une des grandes portes de Pékin.
     Au moment où le rideau se lève, le piano joue une marche chinoise.


 

 
SCÈNE  I


LI - POU,  FLEUR - D'IRIS,  NA - NI, GARDES,
SERVITEURS  DU  PALAIS
     (Sur la 4ème mesure entrent à droite d'abord les serviteurs porteurs de lanternes ; puis le chef des porteurs avec un lampion jaune ; le mandarin et sa nièce.
     Viennent ensuite Na-ni, le chef des gardes, et les trois gardes. - Fin de la marche.
)


 
LI - POU. - Halte !... (Les porteurs de lanternes continuent de marcher). Sacrebleu !... Halte ! vous dis-je ! Ah ! çà, voulez-vous halter quand vous dit de halter ! (Tout le monde s'arrête). Attention ! Volte... face ! (Les porteurs se retournent avec ensemble. Li-Pou les regardant avec fureur :) Têtes de pioche ! (Il se retourne fièrement, et sa nièce vient se placer derrière lui. Il se trouve en face de ses gardes). Attention !... Volte... face !... En avant... arche ! Une, deux, une, deux. (Na-ni et les gardes arrivent à l'extrémité de droite de la scène). Halte !... Face !... Parfait. (Li-Pou se retourne). Fleur d'Iris, ma nièce, approchez...

FLEUR - D'IRIS. - Oui, mon oncle.
 
LI - POU. - Comment trouves-tu que je commande mes troupes ?...
 
FLEUR - D'IRIS. - Très bien, mon oncle.

LI - POU. - Je te crois que c'est très bien... On voit tout de suite que j'ai fait mes humanités à l'Université de Paris... Sache bien, ma nièce, que ce n'est qu'en allant étudier sur place les moeurs de ces chiens de Français qu'on apprendra  à les vaincre !... Eh bien ! malgré mon mérite, je ne suis encore que mandarin à bouton de verre... Ce qui prouve que notre Empereur... pour lequel j'ai d'ailleurs le plus profond respect... n'est qu'une bête !...

FLEUR - D'IRIS. - Oh ! mon oncle !
 
LI - POU. - J'ai dit une bête ! Dans huit jours les étrangers seront sous les murs de Pékin, dont je garde une des portes, et je lui montrerai comment on s'y prend pour les battre... Je ne demande pas vingt-quatre heures pour les chasser de Chine... Je n'en ferai qu'une bouchée !... Je les hacherai comme chair à pâté !... Je les mettrai en capilotade !... Ah ! mais ! ah ! mais ! ah ! mais !... (Il se retourne). Et maintenant, occupons-nous de choses sérieuses : Na-ni !

NA - NI. - Seigneur !
 
LI - POU. - Amène-moi Pa-ta-ti...
 
NA - NI. - Oui, seigneur... (Na-Ni sort à droite).

 
SCÈNE  II

Les mêmes, PA - TA - TI.


 
     (Piano. Pa-ta-ti s'avance lentement, la tête basse. Na-ni l'accompagne en le suivant jusqu'à Li-pou, puis il se retourne et revient à sa place).

LI - POU. - Hum ! Hum ! Avance ici, misérable !
 
PA - TA - TI, pleurant. - Heu !... Heu !... Heu !...
 
LI - POU. - Qu'as-tu fait de mon ours ?...

PA - TA - TI. - Heu !... Heu !... Heu !...
 
LI - POU. - Car j'avais un ours... un ours brun, que tout Pékin m'enviait... un ours qui dansait le rigodon, et qui avait eu l'honneur de jouer à la cour et de recevoir des félicitations de notre Empereur vénéré... Qu'avez-vous fait de mon ours, Pa-ta-ti ?
 
PA - TA - TI. -Heu ! heu ! heu !
 
LI - POU. - Eh bien ! Je vais vous dire ce que vous avez fait de mon ours. Vous l'avez laissé crever !... Or, savez-vous, Pa-ta-ti, ce que valait mon ours ?... L'Empereur -pour qui j'ai du reste le plus profond respect - mais qui n'est qu'une bête, m'en avait offert vingt-mille taëls... C'est donc vingt-mille taëls que je perds... Pouvez-vous, Pa-ta-ti, me rembourser mes vingt-mille taëls ?...
 
PA - TA - TI. - Heu ! heu ! heu !
 
LI - POU. - Oui, j'entends : vous n'avez pas le sou... Alors, voilà ma sentence !
     ARTICLE 1ER. - Tout gardien qui laissera crever un ours sera condamné à mort.
     ARTICLE 2. - Tout condamné à mort aura la tête tranchée... Allez !...

 
FLEUR - D'IRIS. - Grâce, mon oncle !
 
LI - POU, se retournant. - Silence ! (Se retournant) Allez, dis-je... Na-ni !...
 
NA - NI, s'avançant. - Seigneur ?
 
LI - POU. - Conduisez cet homme en prison !...
 
NA - NI. - Allons ! ouste !... (Il conduit, en le suivant, Pa-ta-ti jusqu'à la porte et reprend sa place).
 
LI - POU. - Na-ni !...
 
NA - NI, s'approchant. - Seigneur ?
 
LI - POU. - Amène le deuxième prévenu... le prisonnier français !
 
NA - NI. - Oui, seigneur... (Il repart et sort).

 
SCÈNE  III


Les mêmes, moins PA-TA-ti, plus JEAN  LEFEVRE.

 
     (Piano. Un air alerte. Jean Lefèvre, suivi de Na-ni, entre et s'avance vivement vers le mandarin. Na-ni, qui l'a suivi, revient à sa place).

 
JEAN, à Li-Pou. - Hé ! hé ! te voilà, mangeur de nids d'hirondelles !
 
LI - POU, suffoqué. - Hein !... Co... co... comment dites-vous ?... (Furieux) Ah ! tu fais le malin, chien !...
 
JEAN, à Li-Pou, avec stupéfaction. - Vous parlez donc le français, vous ?
 
LI - POU, en rage. - J'ai habité cinq ans à Montmartre et, puisque je te tiens, je vais donc enfin pouvoir me venger de tous les tours pendables qu'on m'a joués sur la butte... Je l'aurai enfin, ma revanche !... Ah ! l'on me coupait ma natte, ah ! l'on se moquait de moi, en me faisant figurer dans les revues de fin d'année ; on m'appelait marchand d'opium, mandarin "à la manque" ; on prétendait que j'achetais mes rôtis à la fourrière... C'est à mon tour de rire... Mon bonhomme, tu payeras pour tout le monde !... Qu'est-ce que tu vas prendre pour ton rhume ?
 
JEAN, ahuri. - Non ! jamais je n'ai vu un mandarin comme celui-là !...
 
LI - POU. - Pendant cinq ans, j'ai été la risée des Parisiens ; toi, jusqu'à la fin de tes jours, tu seras mon esclave. Le matin, tu m'apporteras mon thé ; à midi, tu m'apporteras mon thé ; à six heures, tu m'apporteras mon thé, et avant que je me couche, tu m'apporteras mon thé !... et chaque fois que tu m'apporteras mon thé, tu recevras un coup de pied à... à la mode de ton pays...
 
JEAN. - Je ne recevrai rien du tout, monsieur le mandarin, car la première fois que vous lèverez sur moi la main ou... le pied, je vous tordrai le cou comme à un poulet...

LI - POU, suffoqué. - Tu... tu... tu... tu dis ?...

JEAN. - Il n'y a pas de tu tu tu... tu dis... Je vous tordrai le cou...
 
LI - POU gravement. - Tu ne connais pas Li-Pou, pour oser parler ainsi... Apprends qu'il n'y a pas cinq minutes, je condamnais à mort un esclave qui n'avait pas bien fait son service !

JEAN, chantant. -
Il y a z'ensuite le commandant
Qui siffle comme un merle blanc...
Il y a z'ensuite le commandant
Qui siffle comme un merle blanc...


LI - POU, furieux.Taisez-vous !
 



 
 
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