THÉÂTRE D'OMBRES ET DE SILHOUETTES

LE  MALADE  IMAGINAIRE


Paul Eudel


domaine public


PERSONNAGES :

Monsieur Désemplâtres.
Madame Désemplâtres.

Louison, fille de monsieur Désemplâtres.
Pierrot, domestique.
Purgon, médecin.
Monsieur Visautrou, apothicaire.


 

La chambre à coucher de Monsieur Désemplâtres.


SCÈNE I

M. DÉSEMPLÂTRES. - (Il entre du côté opposé au lit et s'arrête au milieu de la scène). Ah ! mon Dieu, que je suis malade ! (il tousse). Je n'en puis plus (il tousse). Monsieur Purgon m'a pourtant dit de me promener le matin dans ma chambre : douze allées et douze venues (il tousse). J'ai oublié de lui demander si c'est en long ou en large (il tousse). Je me sens aujourd'hui trop fatigué pour me promener... il sera mieux, je pense, de me coucher (il tousse). Mais je ne vois personne ici (il tousse). Est-il possible qu'on laisse ainsi un pauvre malade, tout seul... voilà qui est pitoyable... (il tousse). Ah ! mon Dieu !... ils me laisseront mourir.


SCÈNE  II


MONSIEUR DÉSEMPLÂTRES,
MADAME DÉSEMPLÂTRES

(Elle entre du côté du lit).

M. DÉSEMPLÂTRES. - Ah ! ma femme, approchez !

SA FEMME. - Qu'avez-vous, mon cher monsieur Désemplâtres ?


M. DÉSEMPLÂTRES. - Venez vous en ici, à mon secours (il tousse). Je suis dans une faiblesse si grande que cela n'est pas croyable (il tousse). Je voudrais me mettre au lit.

SA FEMME. - Vous ferez bien, mon pauvre ami, Il ne faut pas rester si longtemps sur vos jambes, cela vous fatigue... Je vais mettre du feu dans la bassinoire pour chauffer votre lit... Je vous aiderai ensuite à vous coucher (elle sort du côté du lit).

M. DÉSEMPLÂTRES. - Ah ! ma mie, que je vous suis obligé de tous les soins que vous prenez de moi (il suit sa femme en toussant. Le reste de cette scène se passe derrière les rideaux jusqu'au moment où ils s'ouvrent). Avez-vous fait aussi bouillir de l'eau pour mettre dans mes bouteilles de grès ?

SA FEMME. J'y ai songé, mon ami.

M. DÉSEMPLÂTRES. - Vous savez, m'amour, que monsieur Purgon m'a surtout recommandé de tenir toujours mes pieds chauds.

SA FEMME. - Et votre tête bien couverte... enfoncez bien votre bonnet sur vos oreilles : il n'y a rien qui enrhume tant que de prendre l'air par les oreilles... Ça, glissez-vous vite dans votre lit... donnez-moi votre manteau fourré que je l'accommode sur vous... (les rideaux s'ouvrent et montrent monsieur Désemplâtres couché ; sa femme est debout près de son lit). Vous voilà je ne sais comment. Levez-vous que je mette cet oreiller sous vous (elle met des oreillers sous lui) et celui-ci pour vous appuyer et celui-là de l'autre côté. Mettons-en un derrière votre dos et cet autre pour soutenir votre tête... cet oreiller-ci sera pour vous garantir du serein.

M. DÉSEMPLÂTRES. - Ah ! Madame Désemplâtres, vous allez m'étouffer... (il tousse).

SA FEMME. - Hé là là là ! qu'est-ce donc ?

M. DÉSEMPLÂTRES. - Je n'en puis plus.

SA FEMME. - Apaisez-vous, mon petit ami... j'ai cru bien faire.

M. DÉSEMPLÂTRES. - Laissez-moi, maintenant, prendre un peu de repos.

SA FEMME. - Je me retire, mon ami ; je vais envoyer Louison vous porter un peu de lait chaud sucré... c'est fort bon pour le rhume (elle sort du côté opposé au lit).

M. DÉSEMPLÂTRES. - Dites aussi à Pierrot, s'il vous plaît, de venir près de moi.


SCÈNE  III


M. DÉSEMPLÂTRES. - Ah ! que je suis malade... Je n'ai pas seulement la force de pouvoir parler. Il me faudra plus de huit médecines et de douze lavements pour me guérir complètement (il tousse).


SCÈNE  IV

clown en théâtre d`ombres ombres chinoises silhouettes marionnettes
 

M. DÉSEMPLÂTRES, PIERROT

(il arrive du côté opposé au lit en fredonnant).


M. DÉSEMPLÂTRES. - Ah ! maudit chanteur, te tairas-tu ?

PIERROT, d'une voix forte. - Nous v'là, not' maît' prêt à vous servir.

M. DÉSEMPLÂTRES. - Parle bas, maraud ! Tu viens de m'ébranler tout le cerveau et tu ne songes pas qu'il ne faut pas parler si haut dans la chambre d'un malade.

PIERROT. - Je voulais vous dire, not' maître.

M. DÉSEMPLÂTRES. - Parle bas, te dis-je !

PIERROT, parlant bas. - Not' maît' !

M. DÉSEMPLÂTRES. - Qu'est-ce que tu dis ?... parle plus haut, je suis sourd.

PIERROT, haut. - J' dis, not' maît', que j' sommes ravi de vous trouver dans votre lit, couché tout à votre aise et de voir que vous vous portez mieux.

M. DÉSEMPLÂTRES. - Comment, que je me porte mieux !... cela est faux ! je me porte toujours mal.

PIERROT. - J'ai ouï-dire, not' maît', que vous étiez mieux ; et, ma foi, je n'avais pas de peine à le croire, car je vous trouve bon visage.

M. DÉSEMPLÂTRES. - Que veux-tu dire avec ton bon visage ?... je l'ai fort mauvais... et ce sont des impertinents qui t'ont dit que j'étais mieux ; je ne me suis jamais si mal porté.

PIERROT. - Not' maît', pourtant, marche, dort, boit et mange comme les autres.

M. DÉSEMPLÂTRES. - Cela est vrai. . mais cela n'empêche pas que je sois fort malade,

PIERROT. - Fort malade, not' maît' !... C'est possible... Là, mettez la main sur la conscience et dites vrai... J' parie que vot' maladie est dans vot' imagination et qu' vous ne souffrez pas plus que moi, dans ce moment-ci.

M. DÉSEMPLÂTRES. - Comment, coquin ! je ne suis pas malade !... je ne suis pas malade, impudent !... Tu mériterais d'être écorché tout vif, pendard que tu es !

PIERROT. - Mon Dieu ! tout doux, not' maît'. Vous allez d'abord aux invectives. Hé, oui, vous êtes malade... fort malade ! n'ayons point de querelle là-dessus ; vous êtes on ne peut plus malade... Est-ce que nous ne pouvons pas raisonner ensemble sans nous emporter ? Vous êtes plus malade que vous ne le pensez... je le veux bien et v'là qui est dit.

M. DÉSEMPLÂTRES. - Tu vas aller chez monsieur Purgon, mon médecin.

PIERROT. - ( Il se retourne pour sortir). J'y vas not' maît'.

M. DÉSEMPLÂTRES, sur son séant. - Écoute-moi maraud.

PIERROT, revenant. - J'écoute de toutes mes oreilles. Sont-elles pas assez longues pour vous entendre ?

M. DÉSEMPLÂTRES. - Si tu ne fais pas bien ce que je vais te dire... je me charge de l'appliquer cent coups de bâton sur les épaules.

PIERROT. - Oh ! doucement, s'il vous plaît ; songez donc, not' maît', qu' vous êtes malade.

M. DÉSEMPLÂTRES. - Tu diras à monsieur Purgon que j'ai le pouls très agité, des douleurs dans la tête, des coliques dans le ventre et grand peur d'un commencement de cataracte dans l’œil.

PIERROT. - J'y vas, j'y vas, not' maît', tout à l'heure... je vous enverrai la réponse (il sort du côté opposé au lit, chantant :)
Pierrot reviendra tantôt.
Tantôt reviendra Pierrot.
Pantin reviendra demain.
Demain reviendra Pantin.
 

SCÈNE V


M. DÉSEMPLÂTRES. - Ce coquin-là me fera mourir... (il tousse). Il est cause de toute la bile que je fais (il tousse).


SCÈNE VI


M. DÉSEMPLÂTRES, LOUISON.

(Louison apportant une lasse de tait; elle va près de monsieur Désemplâtres.)

LOUISON. - Tenez, mon papa, voici du lait sucré que ma belle maman m'a dit de vous envoyer.

M. DÉSEMPLÂTRES. - Vous venez fort à propos, mon enfant... Donnez-moi cette tasse (il boit). Qu'avez-vous sur le visage ?

LOUISON. - Moi, mon papa ?

M. DÉSEMPLÂTRES. - Oui, venez, avancez là, dites-moi un peu cette affaire. Vous allez me faire un conte sans doute.

LOUISON. - Volontiers, mon papa, je vous dirai, si vous voulez, pour vous désennuyer, celui de Peau d'âne, ou bien la fable du Corbeau et le Renard qu'on m'a apprise depuis peu.

M. DÉSEMPLÂTRES. - Ce n'est pas cela que je vous demande. Tournez-vous de ce côté, levez les yeux, regardez-moi, hé !

LOUISON. - Quoi donc, mon papa ?

M. DÉSEMPLÂTRES. - Vous savez-bien ce que je veux dire, petite rusée.

LOUISON. - Pardonnez-moi, mon papa.

M. DÉSEMPLÂTRES, montrant son doigt. - Prenez-y bien garde, au moins ; car voilà mon petit doigt qui sait tout et qui me dit si vous mentez. Ne vous avais-je pas défendu de jamais rien prendre sans en demander la permission ?

LOUISON. - Je n'ai rien pris, mon papa.

M. DÉSEMPLÂTRES. - Vous n'avez rien pris ?

LOUISON. - Non, mon papa.

M. DÉSEMPLÂTRES. - Non ?

LOUISON. - Non, mon papa.

M. DÉSEMPLÂTRES. - Assurément ?

LOUISON. - Assurément.

M. DÉSEMPLÂTRES. - Cependant, je m'aperçois qu'on m'a envoyé bien peu de lait dans cette tasse ; vous n'en avez pas bu ?

LOUISON. - Ce n'est pas moi, mon papa.

M. DÉSEMPLÂTRES, se baissant. - Vous en avez encore le bout du nez tout blanc... Oh ? ça, je vais vous faire mentir de la sorte !

LOUISON. - Mon papa, je vous demande pardon... j'en ai bu un peu, pensant que vous n'étiez pas bien malade et que sous ne prendriez pas tout.

M. DÉSEMPLÂTRES. - Ah ! sous avez pensé que je n'étais pas bien malade ! sans doute quelque sot vous aura dit cela. Eh bien, je vous donnerai le fouet pour vous apprendre à parler ainsi.

LOUISON. - Je vais m'en aller.




 
 
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