THÉÂTRE D'OMBRES ET DE SILHOUETTES

L'ÎLE  DES  PERROQUETS



Il ne faut pas toujours se fier à la parole.

avant 1875

du théâtre Séraphin

domaine public

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dover publications inc.


PERSONNAGES :

Un Officier,

Deux Hommes (domestiques), dont le premier gascon, si l'on veut,
Une Dame,
Un Matelot, patron du canot.
Des Perroquets, parlant.
Un Singe, muet.
Un Serpent, muet.
Un Tigre, muet.

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palmier de Nicolas AUBERT, libre de droits
 

SCÈNE  PREMIÈRE


     Le théâtre représente une forêt. Dans le fond, on voit la mer par un côté ; sur l'un des côtés, une caverne sous un rocher. A l'ouverture, l'orchestre fait entendre un bruit de tempête, qui s'apaise par degrés. Ensuite, l'orage cesse tout-à-fait, comme dans Zémire et Azor. C'est le matin. Au lever du rideau, on voit paraître deux hommes, en désordre, et s'appuyant l'un sur l'autre.


premier homme

LE  PREMIER  HOMME, au second. - Ah ! mon pauvre ami, quelle terrible chose qu'un naufrage !... Hier au soir, nous avons soupé tranquillement dans un vaisseau où nous avions chacun un bon maître, bien riche, et qui nous aurait fait notre fortune au retour de ce voyage, dans lequel ils avaient déjà gagné des sommes immenses ; nous ne pensions qu’à rire, boire et manger, sans avoir rien à faire que de les servir à table..., lorsque, après un excellent souper, la tempête nous a donné un cruel dessert : notre vaisseau fut brisé. Maîtres et valets, capitaine et matelots ont été précipités dans la mer. En guise de liqueur fine, nous avons bu l'onde amère et salée, au point d'en avoir une fière indigestion.


second

LE  SECOND. - Oh oui ! Et ce qui est pire encore, c’est que pour nous guérir de cette indigestion-là , nous allons sans doute être dévorés, dans cet endroit sauvage, par les animaux féroces qui l'habitent.

LE  PREMIER. - Ah Dieu ! quelle déplorable fin pour de braves jeunes gens comme nous, qui avions si bonne envie de vivre !... Ah ! pourquoi l'ambition m'a-t-elle fait quitter les bords fortunés de la tranquille Garonne ?

LE  SECOND. - Et moi, le Pont-Neuf et la Samaritaine !... Ah ! si je pouvais revoir la Butte-Montmartre et les ânes du moulin oùs que mon père était meunier, je ne voudrais plus jamais les quitter...

LE  PREMIER. - Oh ben, oui ! t'as beau regretter tes ânes, c’est des tigres et des lions que j'allons trouver ici à leur place.

LE  SECOND. - Et quand je n'en trouverions pas, mon cher camarade, pour nous manger tout vivants, faudra toujours que je mourions, faute de pouvoir manger nous-mêmes... Car v'là , moi, que je me sens une faim enragée.

LE  PREMIER. - Et moi de même, pour le moins.... Et ce qui m'effraye, c’est que je me rappelle que j'ai entendu, dans le vaisseau, mon maître lire un livre oùs qu'il disait que des malheureux qui avaient fait naufrage comme nous, dans une île, avaient fini par être obligés de se manger eux-mêmes, l'un après l'autre. 

LE  SECOND. - Miséricorde ! tu me fais frémir ! Ah ! mon cher ! (Se jetant à genoux devant lui.) Est-ce que tu aurais le cœur de me croquer comme ça ? Oh ! promets-moi que tu ne me mangeras jamais.

LE  PREMIER. se jetant de même. - Et toi, jure-moi que tu ne profiteras pas de mon sommeil pour m'étrangler...

LE  SECOND. - Oui ! je te le jure, à condition que tu m'en fasses autant.

LE  PREMI ER. - Eh ben ! moi de même, et je veux que ta chair m'empoisonne, si jamais j'y touche.

LE  SECOND. - Et moi, que le premier morceau que j'avalerai de toi m'étrangle...

(Ils se donnent la main et se relèvent.)

      Embrassons-nous, mon ami, pour assurer notre serment. De tout mon cœur ! Mais, ne vas pas me mordre, toujours !...

LE  PREMIER. - Eh ! ne crains rien. Nous avons besoin l'un de l'autre pour nous défendre contre les animaux... et ne fût-ce que des rats que nous trouverions dans l'île, ça nous soutiendra toujours quelque temps.

LE SECOND. - Allons, v'là qu’est dit... Et nous jurons fraternité entre nous, et guerre à mort à tous les rats.

(Ils s'embrassent.)

LE  PREMIER. - A présent, voyons à chercher, chacun de notre côté, et le premier qui fera une heureuse découverte, appellera l'autre pour l'aider. Tiens, je m'en vas fureter par là ; toi, tourne par ici.

(Le premier s'en va.)


SCÈNE  II.


Le second homme.

LE  SECOND. - Je lui souhaite bonne chance ! Mais, ma foi, je suis trop faible et trop exténué pour me mettre à courir le bois, et à risquer de rencontrer quelque loup, au lieu d'un rat que j'aurais encore bien de la peine à attraper... Je ferai bien mieux de me reposer là un peu au soleil. On dit que : « qui dort dîne », et si je peux endormir mon estomac pendant une heure, ça diminuera peut-être un peu la faim qui me tour- mente. V'là un endroit commode, étendons-nous-y à notre aise. (Il se couche par terre et s'étend.) Eh ! c’est un peu dur. Ca ne vaut pas tout-à-fait mon hamac, dans notre vaisseau, mais, du moins, il n'y a pas ici de roulis pour faire culbuter mon matelas.

     (Comme il est couché de son long, il entend une voix de perroquet, sur un arbre, qui crie : A l'eau ! à l'eau !)

LE  SECOND, relevant la tête. - Tiens ! Il y a du monde, ici. C’est un pays habité, et même bien policé, puisqu’il y a des porteurs d'eau qui courent les rues.

UNE  AUTRE  VOIX. - À la cave !...
À la cave !...

LE SECOND, relevant davantage la tête. - Oh ! v'là un marchand de vin qui appelle, à présent ! C’est ben meilleur, ça, et ben plus intéressant. (Il dit haut :) Passe, passe ton chemin, porteur d'eau, et avance, toi, marchand de vin. (Il se relève tout-à-fait.) Ah ! jarni ! je sommes ben mieux tombé que je ne croyons. C’est ici un pays de cocagne.

(Il marche un peu.)

UNE  VOIX. - Ah ! qu'il est beau, Perrot ! (Il rit.) Ah l ah ! ah !

LE  SECOND, à part. - Ah ! Mordienne ! C'est quelqu'un qui me reconnaît ! quelque Parisien de Montmartre, Pierre... Perrot ! C'est mon nom de père en fils ; car même, quand j'étais petit, on m'appelait Pierrot... Mais, il se moque de moi de me voir comme ça... et effectivement je n’ose pas me montrer, fait comme me v'là.

(Il s'arrête.)

LA  VOIX. - As tu déjeuné, mon ami ?

LE  SECOND, à part. - Ah l C’est différent. V'là de l'amitié, à c' t'heure, et ça peut s'accepter. (Il avance.) Non, mon cher camarade, qui que tu sois. Je n'ai pas mangé depuis vingt-quatre heures, et je tombe d'inanition.

LA  VOIX. - Veux-tu du rôt ou du mouton ?

LE  SECOND. - Ah ! mon Dieu ! tout ce que tu voudras pour le moment. Le plus tôt prêt sera le meilleur.

LA  VOIX. - Jeanneton, donne à déjeuner à Perrot.

LE SECOND. - Ah ! oui. Je te serai bien obligé, et à Jeanneton aussi.

LA  VOIX. - Va-t-en à la cuisine.

UNE  AUTRE  VOIX. -
À la cave ! À la cave l...

LE  SECOND. - Oui, oui, c’est bon tous les deux. Mais, par où faut-il chercher tout ça, dans ce bois ? Indique-moi donc le chemin.


SCÈNE  III.


Le second homme (le premier revient).


LE  PREMIER, tout affligé. - Ah ! mon cher camarade de malheur, nous n'avons plus d’espoir, et nous sommes sans ressources. Ce pays est désert, il ne produit rien, et je n'y ai vu personne. Nous sommes condamnés à mourir de faim.

LE  SECOND, très gaiement. - Au contraire; console-toi, mon ami, et remercions notre bonne étoile qui nous a fait tomber en ce pays !...

LE  PREMIER. - Comment ! Pourquoi donc ?

LE SECOND. - Parce que j'ai bien mieux trouvé que toi, moi, et sans avoir tant couru. L'île est habitée, et heureusement par des gens très hospitaliers. J'y ai même déjà rencontré une très bonne connaissance : un de mes anciens amis d'école, apparemment, qui m'a appelé par mon propre nom, et m'a offert le plus cordialement du monde à déjeuner, avec du vin, et toute sa cuisine...

LE  PREMIER. - Ah l ventredienne l c'est excellent, ça. Oh ! mon cher ami, que je suis charmé que tu te sois sauvé avec moi !

(Il l'embrasse.)

LE  SECOND. - Oui, parce que ça te sauve aussi doublement, toi... et que, comme un ami en mène un autre, tu penses bien que tu vas partager le bon repas qui m'a été offert.

LE  PREMIER. - Ah ! c'est naturel ; comme j'aurais fait moi-même avec toi... Le malheur nous a liés, et nous avons juré de vivre et de mourir ensemble... Aussi, allons bien vite trouver ce généreux ami qui t'a invité à sa table. Où est-il, ce brave homme ?

LE  SECOND. - Ma foi, je n'en sais rien, car je ne l'ai pas encore vu. Je n'ai fait que l'entendre ; mais sa voix venait de par là.... (Il montre.) et tu es survenu quand il me pressait d'aller à sa cuisine.

LE  PREMIER. - Eh bien, mon cher, marchons vite de ce côté-là, nous le rattraperons, d'ailleurs, l'odeur du bon fricot qu'il nous prépare nous mènera droit à sa cuisine. Le nez nous guidera, et, quand on a faim, on devine et on flaire un bon repas d'un quart de lieue.

LE  SECOND. - Allons, sers-moi donc de chien de chasse et tâche de retrouver la piste.

(Ils avancent tous deux et disparaissent dans le bois.)


SCÈNE  IV.


     (Une Dame, aussi en désordre et échappée du naufrage vient en réfléchissant d'un air douloureux.)


dame

LA  DAME. - Ô Ciel quel est mon triste fort, et ne vaudrait-il pas mieux que je fusse restée ensevelie dans les flots de la mer ? Mes malheurs feraient terminés... au lieu que j'en aurai peut-être encore de plus cruels à supporter !... Ô mon époux ! ô mes enfants ! je ne vous reverrai jamais...

UNE  PERRUCHE, de dessus un arbre. - Bonjour, maîtresse.

LA  DAME, surprise. - Qu'entends-je ? On m'a parlé, je crois... Maîtresse ! . . . Aurais-je le bonheur que ma femme de chambre se soit sauvée aussi de ce terrible naufrage ?

LA  PERRUCHE. - Elle est toujours belle, ma maîtresse...

LA  DAME. - Eh ! ma pauvre fille ! Peux-tu louer ma beauté, quand je touche à mes derniers moments ?

LA  PERRUCHE. - Elle est bonne, ma maîtresse.

LA DAME. - Oui, je l'ai toujours été ; mais, dans mon malheur, je n'ai plus les moyens de te le témoigner.

LA  PERRUCHE. - Baisez maîtresse.

LA DAME. - Oh ! Lisbette, c'est trop de familiarité. Si l'infortune m'a réduite à votre niveau, vous ne devez pas en abuser pour vous méconnaître et m’insulter.

LA  PERRUCHE rit. - Ah ! ah ! Ah ! ah !...

 




 
 
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