THÉÂTRE D'OMBRES ET DE SILHOUETTES

LA DERNIÈRE AVENTURE

DU

PÈRE LUSTUCRU ET DE LA MÈRE MICHEL

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6565432z.r=Magguenousse.langFR

PAR

ROBERT TINANT

PROSE ET VERS PAR MAGGUENOUSSE

Drame en cinq actes et huit tableaux.
 

PREMIER ACTE

PREMIER TABLEAU
 

     Le père Lustucru demeurait au premier étage ; la mère Michel au rez-de-chaussée.

     Le père Lustucru était bête ; la mère Michel était méchante. Il était très bête, le père Lustucru, quoique ancien sergent-major de la garde nationale ; elle était fort méchante, la mère Michel, bien qu'ayant exercé l'industrie lucrative de la pose des sangsues.

     Le père Lustucru ne s'intéressait à rien qu'à son sansonnet, Justin, qu'il dressait à chanter les airs de la Dame Blanche, et un peu à Gamin, son caniche, qui, certainement, eût revendu de l'esprit à son maître.

     La mère Michel n'aimait rien au monde que son chat Ratapon, un angora superbe, adoré, choyé, gâté de toutes les manières. La mère Michel mais, au fait, pourquoi la nommait-on de ce nom, cette vieille fille ? Mère, elle ne l'était point, et n'eût pas voulu l'être : « Moi, disait-elle, avoir à m'occuper sans cesse d'une tiaulée d'enfants ! ah, mais non ! ah, mais non ! Jamais ! C'est bon pour d'autres ! »
 

     L'amère Michel donc (car c'est ainsi peut-être qu'il faut orthographier son nom), passait ses journées à chérir Ratapon, à combler Ratapon de douceurs, à orner l'esprit de Ratapon. Elle achetait pour lui des souris aux gamins, pour qu'il n'eût pas la fatigue de les chercher lui-même. Aux étrennes ou aux grandes fêtes, elle lui donnait des joujoux, billes, balles ou quilles quelle eût refusés à de pauvres enfants sans plaisirs et sans joies en ce monde.

     Bref, Ratapon était son idole, et, je crois, son principal motif de vivre. À peine lui restait-il un peu d'affection pour sa perruche Cocotte. Elle avait bien des parents, des neveux, des filleuls, mais pas le temps d'aller les voir. Pensez donc ! laisser Ratapon seul, impossible !

    Le père Lustucru, bonhomme inoffensif et simple, attendait pour faire autre chose de sa vie que Justin, son sansonnet, sût tous les airs de son opéra favori. Plus qu'un ! il n'en manquait plus qu'un au répertoire de la bête érudite. Pensez quelle joie ce serait, le jour où cet air-là se serait ajouté aux autres, de montrer à ses vieux amis Tranchatabie et Becavin le résultat d'une si longue patience et de faire, en leur présence, dérouler par Justin toutes les perles du trésor musical de son gosier ! Quelle joie ! quelle joie ! Rien que d'y penser, il y avait des moments où Lustucru croyait devenir fou.

     Il se trompait : il l'était depuis longtemps, le bonhomme.

     La suite vous montrera comment Lustucru, qui était doux, put devenir féroce, et comment la mère Michel, qui était mauvaise, devint pire.
 

DEUXIÈME ACTE

 

DEUXIÈME ET TROISIÈME TABLEAUX

 

     Je ne sais quelle haine fermentait sourdement entre le premier étage et le rez-de-chaussée.

     D'instinct, le père Lustucru détestait Ratapon. Ne pas aimer Ratapon, ce pauvre ange ! crime impardonnable aux yeux de la mère Michel. Cette dernière n'estimait que médiocrement Gamin, le caniche du premier. Gamin, le caniche, avait le tort de ne pas laisser Ratapon fourrager librement dans ses pâtées.

     J'ai dit que le père Lustucru ne goûtait pas les gentillesses de l'angora. La mère Michel n'aimait pas la musique en général, encore moins celle de Justin en particulier.

     « Sotte vieille ! » disait le père Lustucru, qui lui-même n'était pas un aigle. « Vieux sans cœur ! » disait de lui la mère Michel, dont la bonté d'âme avait des limites.

     C'est ainsi que va le monde, et chacun reproche aux autres ses propres défauts.

     Tout cela n'eût rien été. Mais, par une des premières belles journées de printemps, comme l'air était en fête, que le soleil brillait, que les arbres verdoyaient et que les oiseaux du ciel chantaient, le père Lustucru, parfaitement insensible pour lui-même à ces joies de la nature, pensa sans doute que cette splendeur du renouveau pourrait inspirer Justin et l'aider à siffler le dernier air de la Dame Blanche (le dernier, songez-y !).
 

     Il descendit la cage dans son jardinet.

    Et Ratapon, lui aussi, mis en gaieté par les effluves printanières, prenait ses ébats sous les premières feuilles quand il vit le sansonnet dans sa prison.

     Voyez-le dressé, le nez en l'air, l'œil allumé, la queue au vent, prêt à sauter, semblant calculer l'intervalle des barreaux, la largeur de la porte et la solidité de l'obstacle qui le sépare de Justin effaré.

     Lustucru qui, paisible, se promenait les mains dans ses poches en sifflotant l'air : Viens, gentille dame !

     Viens, je t'attends !

     Lustucru l'aperçoit, et son cœur se glace ; ses trois cheveux se hérissent sous sa calotte. Enfin, il s'élance en hurlant : « Aies pas peur, Justin, mon chéri !. Vilaine bête, tu le payeras ! Ce pauvre Loulou, il a grand peur ! Cet affreux matou, que je l'écorche !

     Chante, mon chéri, chante ! Attends que j'aille t'aider, misérable !

     Où est mon balai ? Attends un peu ! »
 

     Ratapon file, file, file plus vite qu'une étoile ; tout son corps s'allonge pour se précipiter en avant, comme une flèche qui fend l'air.
 

     La mère Michel le recueille. Il se pelotonne, se recroqueville, se fait petit contre elle. Elle lui fait un rempart de son corps, et, le bras étendu, avec un geste à la Démosthène !

     « C'est vous, bandit ! Insurgé ! perturbateur de l'ordre ! Vous voilà pris les armes à la main ! Vous irez en cour d'assises !

Mais votre chat, mère Michel ! votre chat qui dressait !

Quoi ?

Des embûches !

Embûches ! Embûches ! Vous saurez, mossieu, que les embûches et Ratapon n'ont jamais passé par la même porte ! Il ne s'agit pas d'embûches, mais de votre balai séditieux, qui sera un témoin à charge contre vous, mossieu, quand vous irez en cour d'assises, car vous y passerez, foi de mère Michel ! »

     Lustucru est atterré.
 

TROISIÈME ACTE

QUATRIÈME,

CINQUIÈME ET SIXIÈME TABLEAUX


      « Plus vite que ça, Gamin ! Cours ! Cours ! Hardi, mon ami !

     Venge ton camarade Justin et tes pâtées outragées par les moustaches de ce matou. Donne-lui une bonne volée ! qu'il s'en souvienne ! Cours !

     Cours ! »

     Gamin, qui est un chien versé dans l'art militaire, à qui son maître, ancien sergent-major de la garde nationale, a appris l'exercice avec un petit manche à balai, Gamin chargeait à fond de train contre Ratapon, suivant toutes les règles de la stratégie.

     Hélas ! triste épisode ! faut-il le conter ? Gamin, qui s'était si bien mis en campagne, a donné dans une ruse de guerre grossièrement ourdie par l'ennemi.

     « Comment ? Gamin ! un cervelas traîtreusement tendu par l'amère Michel suffit à changer complètement ton courage. Tu passes à l'ennemi.

     Les oreilles basses, les narines dilatées, l'œil humide de désir, Gamin, brave caniche, je ne te reconnais plus. La bonne odeur te fascine et t'empêche même de lever le museau et de voir ton adversaire, qui, la queue en l'air, ronronne et fait le gros dos sur celui de sa méchante maîtresse.

     Attention, Gamin ! tu es menacé dans ton honneur militaire ! »

     « Il est bien compromis, ton honneur militaire de caniche. C'était un piège infâme. Déshonoré, Gamin ! tu n'es plus digne de porter les armes un manche à balai entre les pattes, maintenant qu'on t'a vu affolé, bondissant, hurlant de douleur, traînant grotesquement après toi la pièce à conviction dont fut menacé ton maître, oreilles rabattues, ahuri, poursuivi par les rires insultants de la poseuse de sangsues et le ronron ironique du triomphant Ratapon. Ah ! Gamin, ton maître qui t'aperçoit en cet équipage s'arracherait les cheveux. s'il en avait encore. »





 
 
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