THÉÂTRE D'OMBRES ET DE SILHOUETTES

ROTOMAGO. - Je te ferais prendre par mes farfadets, qui te précipiteraient dans les enfers.


BLAISE. - Ah ! mon dieu ! ... Mais c'te pauvre Perrette, qu'est-ce donc qui l'épousera ?


ROTOMAGO. - C'est moi.


BLAISE. - Vous ! tiens, il n'est pas gêné, lui. Ah ! ça, mais vous n'y pensez pas, mon brave homme ; si vous aviez queuques douzaines d'années de moins, à la bonne heure, j' dirions passe, autant vous qu'un autre ; mais c'est pus d' vot' temps, ça.


ROTOMAGO. - Mais voyez donc s'ils n'ont pas le diable au corps, de me jeter sans cesse mon âge au nez. Attends moi, va, lu vas en tâter de la vieillesse ; je veux que tu deviennes à l'instant plus vieux et plus cassé que moi. (Le changement a lieu.)

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Blaise vieux
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BLAISE, changé en vieillard. - Oh ! la la !


ROTOMAGO. - Eh ! bien, as-tu encore envie de me disputer Perrette ?


BLAISE. - Mon dieu, non, m'sieux l' sorcier ; j' vous disputerions putôt eun' bonne bouteille de vin.


ROTOMAGO. - Chaque âge a ses plaisirs. 
 

BLAISE. - Oh ! mon dieu, oui, allez ; et si vous m'en croyez, nous n'épouserons Perrette ni l'un ni l'autre, nous la laisserons à d'pus jeunes que nous.


ROTOMAGO. - J'étais bien sûr que tu finirais par penser ainsi. Pour récompenser ta soumission, je vais te faire servir à boire.


BLAISE. - Grand merci, m'sieux l' magicien.


ROTOMAGO. - Oui, mais dans le Styx, comme Tantale, et de là chez Pluton. Disparaîs !...


(Blaise disparaît.)



SCÈNE  VI.



ROTOMAGOseul. - En voilà deux d'expédiés ; Belzébuth sera content de moi. Ce que je perds d'un côté, je le gagne de l'autre ; car si je ne séduis point par ma tournure, je m'amuse beaucoup de mes enchantements. Continuons. J'ai lu dans un ouvrage sur Paris une description de la colonne élevée sur la place Vendôme ; n'ayant jamais vu ce monument, je serais curieux de l'admirer. Voyons d'abord la base. (Le piédestal paraît.) Voilà un morceau d'architecture qui ne m'a pas coûté beaucoup de peine à transporter jusqu'ici. La colonne maintenant. (La colonne paraît.C'est admirable !... Ah ! ça, et le chapiteau, est-ce pour aujourd'hui ? (Le chapiteau paraît.) À la bonne heure. Voilà bien l'idée que je m'en étais faite ; ça mérite d'être vu, et la France doit se glorifier de posséder un pareil monument de sa gloire... Disparais !... (La colonne disparaît.) Qu'il paraisse à mon commandement un piédestal. (Le piédestal paraît.Voilà un beau morceau de marbre noir ; mais il y manque quelque chose ; une statue ne ferait pas mal là-dessus; un Hercule, par exemple. Allons, qu'il paraisse un Hercule par parties distinctes. D'abord, les jambes. (Les jambes paraissent.) Oh ! la belle paire de bottes !... Les cuisses à présent. (Les cuisses paraissent.) Voilà de fameux gigots ! quels muscles !... Maintenant le corps. (Le corps paraît.Tronc superbe, et bien en rapport avec les antécédents ; on voit peu de gaillards comme cela dans ce siècle. La tête ! (La tête se place sur le corps.) Digne ornement d'une telle taille ! Cet homme eût fait un bien beau grenadier, et Frédéric-le-Grand eût été jaloux de le voir sous ses drapeaux. Mais quoi ! point de bras ! est-ce ainsi que doit se présenter le vainqueur des Amazones et du lion de Némée ? Allons, vite, qu'on me mette des bras à mon Hercule. (Les bras paraissent avec la massue.) Ecce Homo !... Le voilà tout entier qui se repose de ses douze travaux sur sa redoutable massue. Comme il est fier de sa force et de son encolure !... Il faut abaisser son orgueil... Disparais !... (L’Hercule disparaît.) Qu'il paraisse à mon commandement une table. (La table paraît.) Elle est bien nue, pourquoi donc n'y a-t-il rien dessus?.. Allons, qu'elle se garnisse. (La table se charge.) Fort bien, voilà un petit déjeuner complet et léger. Eh ! bien, on mange donc debout dans ce pays-ci ? et des sièges ?... (Les chaises paraissent.) À présent, il s'agit de se mettre à table, et il me faut quelqu'un pour faire honneur au déjeuner. Qu'il me vienne un jeune couple. (Le couple paraît. ) À merveille, voilà un jeune élégant tête à tête avec sa dame; ils ont l'air de se plaire ensemble : qu'ils sont heureux !... Ils se content fleurette, la jeune dame paraît écouter avec plaisir les discours de notre étourdi. Ah ! je ne puis supporter plus longtemps ce spectacle affligeant pour moi... Que deux ânes prennent leurs places ! (Le couple se change en deux ânes.) Cette compagnie, du moins, n'excitera point ma jalousie... Disparais !... (Tout disparaît.) Allons, c'est assez ; je suis satisfait de Belzébuth, mon pouvoir a conservé la même force et la même réalité. Je crois qu'un peu de repos ne me ferait pas de mal ; ces diables d’amants m'ont échauffé la bile, et je me sens mal à mon aise. Allons nous livrer au sommeil.


(Il sort par la gauche en se retournant.)



SCÈNE  VII.

BRISE-TOUT,  CASSE-BRAS,


(Ils font leur entrée par la droite.)



CASSE-BRAS. - Eh ! bien, mon capitaine, êtes-vous enfin convaincu ?


BRISE-TOUT. - Que trop, ma foi ; et je crois qu'il serait prudent à nous de profiter de son somme pour lui donner son compte. 
 

CASSE-BRAS. - Et vous avez raison ; car enfin, c'est lui rendre service à ce brave homme ; il est las de vivre, eh bien, qu'il fasse son paquet.


BRISE-TOUT. - Pourtant une chose m'arrête : s'il allait connaître nos intentions, et nous envoyer au diable ?


CASSE-BRAS. - Impossible, capitaine ; vous avez entendu comme moi, il ignore en effet l'avenir, et ne peut se douter de notre projet. C'est bien ce qui me rassure ; seulement il faut prendre garde de nous laisser surprendre, car il a de bons yeux, malgré ses cent cinquante ans.


BRISE-TOUT. - Je fais encore une réflexion.


CASSE-BRAS. - Allons, je vois que de réflexion en réflexion, ce diable d'homme vivra pour nous chasser d'ici.


BRISE-TOUT. - Celle-ci est plus utile que tu ne penses, et elle me fait voir qu'il ne faut jamais trop précipiter ses actions. Ne lui as-tu pas entendu dire qu'il avait encore trois cent cinquante ans à vivre ?


CASSE-BRAS. - Oui, je me rappelle cela.


BRISE-TOUT. - Eh bien, le moyen de le tuer si une force supérieure s'obstine aie ressusciter malgré nous ?


CASSE-BRAS. - En effet, mon capitaine, je commence à croire que vous avez raison.


BRISE-TOUT. - Ne vaudrait-il pas mieux nous en tenir à lui couper la langue, afin qu'il ne fasse aucune conjuration contre nous, et à l'envoyer sous bonne escorte dans quelque contrée lointaine ?


CASSE-BRAS. - Sans doute.


BRISE-TOUT. - Eh bien, c'est ainsi qu'il faut agir.


CASSE-BRAS. - Dites donc, capitaine, s'il commande aussi facilement au sommeil qu'à ses lutins, il doit probablement être déjà endormi. Avançons en silence. Cet homme me pèse considérablement ; il me tarde d'en être débarrassé.


BRISE-TOUT. - Marchons.

(Ils s'avancent vers la gauche.)



SCÈNE  VIII.

Les mêmes, ROTOMAGO, entrant par la gauche.



ROTOMAGO. - Qui va là ? Que demandez-vous ?


BRISE-TOUT, tremblant. - Mais... rien, rien, monsieur... absolument rien, je vous assure.


ROTOMAGO. - Rien !... de semblables figures et de pareils arsenaux ambulants annoncent assez le contraire.


BRISE-TOUT. - C'est pourtant la vérité. Nous... nous sommes égarés dans les détours de cette maudite caverne, et nous essayons de retrouver notre chemin.


ROTOMAGO. - Oui, la grande route, n'est-ce pas ? Vous m'avez bien l'air de faire tous deux les ignorants, et je crois que vous connaissez mieux que moi les sinuosités de cet antre.


BRISE-TOUT. - Oh ! que non, monsieur le magicien ; c'est la première fois que nous y venons, et nous sommes bien fâchés d'y être entrés, car ce lieu nous en impose tellement, que nous avons peur...


ROTOMAGO. - Des voleurs, peut-être ?


BRISE-TOUT. - Justement, seigneur magicien, des voleurs ; et cela ne serait pas étonnant, car cet endroit ressemble fort à un de leurs repaires ?


ROTOMAGO. - Vous connaissez donc les repaires ?


BRISE-TOUT. - Ah ! par tradition seulement, je vous prie de le croire. Si vous pouviez nous aider à sortir d'ici, nous vous serions bien obligés.


ROTOMAGO. - Volontiers, messieurs, de tout mon cœur, et sous bonne escorte encore.


BRISE-TOUT. - Ah ! vous serez bien aimable, seigneur magicien.


ROTOMAGO. - Que ces coquins soient enfermés dans une tour, et que la tour se rende d'elle-même au chef-lieu de préfecture ; qu'un gendarme à cheval l'accompagne.


(La tour et le gendarme paraissent ; le gendarme entre par la gauche, et pour le faire entrer, on est obligé d'éloigner Rotomago hors du tableau, d'où il commande la manœuvre.)


Garde à vous !., par le flanc droit... pas accéléré... en avant... marche!...


(La tour sort suivie du gendarme à cheval.)



SCÈNE  IX. 

 

ROTOMAGO, seul, rentrant à gauche. - Voilà certainement une manœuvre à laquelle ils ne s'attendaient point. C'est ainsi qu'on doit punir les criminels, les hommes assez vils pour s'approprier les dépouilles d'autrui. Leur bande ne m'échappera pas ; déjà, par le seul désir que j'en ai conçu, tous les brigands qui infestaient les Ardennes sont dans les prisons de Mézières, et n'en sortiront que pour marcher au supplice. Cette bonne action me plaît, et je sens avec plaisir que le bien peut encore avoir de l'ascendant sur moi. Ma conscience me reproche ma conduite envers Blaise et Perrette. Allons, cédons à ce mouvement de bienfaisance : il est si doux de faire des heureux ! Que Blaise reprenne sa première forme ; que Perrette soit rendue à la terre dont elle est l'ornement , et que ces deux amants soient unis !


UNE VOIX. - Tes vœux sont accomplis.


ROTOMAGO. - Je suis soulagé. Ah ! je bénis encore ma puissance, puisqu'elle me procure la satisfaction d'être utile et cher à mes semblables. 
 


(Il sort par la gauche en se retournant.)



FIN.

 
 



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