THÉÂTRE D'OMBRES ET DE SILHOUETTES

UNE NOCE AU VILLAGE

Paul Eudel.

 

PERSONNAGES :

Mathurine Plantard.
Jacqueline, sa fille.
Guillaume,, voisin.
Colas,son fils.

Jérôme, marguillier.
Monsieur Jolicœur, clerc de notaire.
Gens de la noce.
Un chien, un chat.



ACTE PREMIER

      (Cette scène représente l’intérieur et l'extérieur d'une maison villageoise.)
 

SCÈNE I

MATHURINE. - (Elle est en scène au lever du rideau, occupée à souffler le feu. Elle rentre dans l'intérieur de la maison et revient avec un panier sous le bras). Allons, voilà qu'est fait : la maison est déblayée. J'ons mis les légumes dans c' pot-au-feu, avec un morceau d' lard qui nous f'ra un bon bouillon. À présent, j'allons partir (elle appelle). Jacqueline ! Jacqueline !

 

SCÈNE II

MATHURINE, JACQUELINE

JACQUELINE. - Me v'là, ma mère, quéqu' vous m' voulez ?

MATHURINE. - J' veux qu' tu gardes la maison. J' m'en vas-t-à c' marché. Tu soign'ras c' pot qu'est su' l' feu. Faut pas qu'y bout trop vite, entends-tu ? J'ons mis l' lard et les légumes. Prends ben garde à c' vilain matou, qu'est voleur comme tous les diables. Faut pas t'amuser à causer, t'entends ?

JACQUELINE. - Y a pas de danger, ma mère, j' vas-t-y veiller.

MATHURINE. - Me v'là partie (elle sort vers le village).


SCÈNE III


JACQUELINE. - Faudra tout d' mêmc qu' j'y fasse attention à c'vilain matou. Hier, y nous a volé encore un morceau d' beurre qu'était sur la table. Faut qu'y saute partout. C'te vilaine bête est cause que j' restons toujours à garder la maison. Pis que c'est comme ça, j m'en vas tout d' suite, pendant qu'y n'est pas là, changer mon tablier qu'est tout plein d'farine. Si v'nait queuqu'un nous voir, j'aurais honte de m' trouver dans c't' équipage (elle sort).


SCÈNE IV

LE CHAT. - (Il entre en miaulant, saute dans le pot, saisit le morceau de lard et s'enfuit).


 

SCÈNE V


JACQUELINE. - M'là-t-à mon aise à présent ! J' m'en vas voir d'vant la porte si passe pas queuqu'un. L' matou s'ra ben fin si m' joue queuque niche si près qu' ça !.


SCÈNE VI


JACQUELINE, MONSIEUR JOLICOEUR.

JOLICOEUR. - Bonjour, mademoiselle Jacqueline.

JACQUELINE, bas. - Mademoiselle, qu'y m'appelle ! Voyez comme c'est honnête. Colas m' dit jamais qu' Jacqueline. (haut) Bonjour monsieur Jolicœur.

JOLICOEUR. - Que je suis ravi de vous trouver ici, mademoiselle Jacqueline ; il y a longtemps que j'en cherche l'occasion. Je vous ai vue passer dernièrement revenant de la grand' messe : vous m'avez paru charmante ce jour là, mais aujourd'hui, il me semble que vous êtes mille fois plus jolie.

JACQUELINE. - Monsieur, ça vous plaît à dire, et je ne sais pas si c' n'est pour vous railler de moi.

JOLICOEUR. Moi, me railler de vous ?... Je m'en garderais bien ; non, c'est du fond du cœur que je vous parle.

JACQUELINE. - J' vous s'is bian obligée, si ça est.

JOLICOEUR. - Vous ne m'êtes point obligée ; ce n'est qu'à votre beauté que sous êtes redevable de ce que je dis.

JACQUELINE. - Monsieur, c'est trop biau pour moi tout ça... et j' n'ai pas d'esprit pour sous répondre.

JOLICOEUR. - Je ne puis me rassasier de vous voir, belle Jacqueline, et plus je vous regarde, plus je trouve que vous avez tout ce qu'il faut pour vous faire admirer. Voyez, est-il possible, après ce charmant visage, de voir rien de mieux que ces mains là ?

JACQUELINE. - Comment, mes mains !... Elles sont noires comme je ne sais quoi !

JOLICOEUR. - Ah ! que dites-vous ?... elles sont les plus blanches du monde.

JACQUELINE. - Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me faites, et si j'avions su ça tantôt, je n'aurions pas manqué de les laver avec du son.

JOLICOEUR. - Hé ! dites-moi un peu, belle Jacqueline, sous n'êtes pas mariée, sans doute ?

JACQUELINE. - Non, monsieur ; mais je dois bientôt l'être avec Colas, le fils de not' voisin Guillaume, qu'est not' cousin.

JOLICOEUR. - Quoi, une personne comme vous serait la femme d'un villageois ! Non ! Non ! vous n'êtes pas née pour demeurer dans une campagne. Vous méritez sans doute une meilleure fortune, et je suis venu tout exprès vous voir pour empêcher ce mariage ; car enfin, belle Jacqueline, je vous aime de tout mon cœur. Il m'a suffi pour cela de vous voir une seule fois, car celui qui peut vous apprécier doit vous aimer autant en un quart d'heure qu'un autre ferait en six mois.

JACQUELINE. - Ben vrai, monsieur... Ce que vous me dites m' fait aise, et je ne sais quément vous répondre. Mais voyez-vous, j' pis pas croire qu'un beau monsieur comme sous, voudrait d'une paysanne comme moi.

JOLICOEUR. - Vous vous trompez, et quand vous me connaîtrez mieux, vous me rendrez justice assurément. Oui, je suis décidé à vous demander en mariage. Voulez-vous y consentir ?

JACQUELINE. - Pourvu qu' ma mère l' veuille, j' veux ben.

JOLICOEUR. - Je me charge de le lui demander et je suis persuadé qu'elle y consentira. Cette pensée me met dès à présent dans un ravissement inexprimable (il chante).
Je suis heureux en tout, mademoiselle.
Vous êtes plus belle
Que la rose nouvelle
Et je vous promets
De vous aimer, de vous être fidèle.
Comme une tourterelle
Qui ne bat de l'aile
Que pour vos attraits.

À votre tour, il faudra,

Que votre petit mari.
Oui.
De vous soit toujours chéri.
Je suis heureux en tout, mademoiselle.
Etc.
     Allons, c'est ainsi convenu. Une affaire pressante m'oblige de m'absenter pour huit jours. Aussitôt cette affaire terminée, je viendrai demander votre main à madame votre mère qui. je pense, ne pourra me refuser. Au revoir donc.

JACQUELINE. - Au revoir, monsieur Jolicœur.

 

SCÈNE VII


JACQUELINE. - Qui s'en s'rait jamais douté qu' j'allais devenir madame Jolicœur ? Tout d' même j'ons fait un rêve c'te nuit qui disait ben queuque chose approchant d' ça. Là... pis qu' c'est c'intention j' refuse pas de li donner mon consentement... C'est ça qui s'explique ben !... Ça parle comme un livre.. Colas zé pas prêt d' tourner sa parole si finement... i n'en r'montrerait à tous nos garçons. C'est qu'ça-z-été à l'école aussi (Elle chante).
Les gas de mon village
N' schavions pas air' l'amour.
Toujours même langage.
Toujours même discours..
Ce n'est pas toi, mon cher amant.
Il y a toujours du changement! (bis)
     Allons, v'là qu'est dit : y a pas mieux-t-ici. Que qui va dire, Colas, quand j'vas li conter tout ça. Juste le v'là qui vient.


SCÈNE VIII

COLAS, JACQUELINE.

COLAS. - Bonjour... Quement qu' c'est qu' tu t'portes, Jacqueline ?

JACQUELINE. - Je m' porte comme j' peux, Colas.

COLAS. - T' v'là toujours avec tes mots qui n'ont pas de signifiance. C'est y ben, c'est y mal qu' tu t' portes ?...

JACQUELINE. - Pis qu' tu l' vois, j'ti besoin de te l' dire !

COLAS. - Jarni ! y a pas t-un mot d'amitié dans tout ça !... Vois-tu, Jacqueline, i faut, comme dit c' t'autre, qu' je m' débonde le cœur. J' t'aimons, tu l' sais ben, pis qu' nous sommes pour être mariés ensemble ; mais, morguienne, je n' sis point satisfait d' toi !

JACQUELINE. - Quément ? que qui nia donc ?

COLAS. - I gnia qu' tu m' chagrines l'esprit, franchement.

JACQUELINE. - Quément donc ?

COLAS. - Tétiguienne, tu n m'aimes point.

JACQUELINE. - C' n'est que ça ?

COLAS. - Oui, c'est qu' ça,... et c'est ben assez.

JACQUELINE. - Monguieu, Colas, tu siens toujours m' dire la même chose.

COLAS. - J' te dis toujours la même chose parc' que c'est toujours la même chose, et si c'était pas toujours la même chose, j' te dirais pas toujours la même chose.

JACQUELINE. - Mais qu'est-ce qui t' faut ? Qu' veux-tu ?

COLAS. - Jarniguienne, j' veux qu' tu m'aimes.

JACQUELINE. - Est-ce que je ne t'aime pas ?

COLAS. - Non, tu ne m'aimes pas... J' fais pourtant tout c' que j' pis pour que tu m'aimes. J' t'achète ti pas des rubans, sans r'proche, à tous les marchands qui passons ? Je m' suis ti pas rompu l' cou à t'aller dénicher des marles ? J' fais ti pas jouer pour toi tous les violons, quand vient l' jour d' ta fête... et tout ça, c'est comm' si j' frappais ma tête contre un mur. Vois-tu, ça n'est ni biau ni honnête d' n'aimer pas les gens qui nous aimons.

JACQUELINE. - Mais, mon Dieu, Colas, je t'aime ben aussi.

COLAS. - Oui, tu m'aimes d'une belle dégaine !

JACQUELINE. - Quément veux-tu donc qu'on fasse ?

COLAS. - J' veux qu' l'on fasse comme l'on fait quand on aimon comme il faut.

JACQUELINE. - Est-ce que je n' t'aimons pas comme i faut ?

COLAS. - Non. Quand ça est, ça s' voit, et l'on fait mille petites singeries aux personnes quand on les aime d' bon cœur. R'garde la grosse Thomasse, comme alle batifole avec l' jeune Robin ; alle est toujours autour de li à l'agacer. Toujours alle li fait queuque niche, ou li baille queuque taloche en passant, et l'aut' jour, qu'il était assis sur un escabiau, alle fut l' tirer de d'sous li et l' fït choir tout d' son long par terre. Jami ! V'là oùsqu'on voit les gens qui nous aimons. Mais toi, tu ne m'dis jamais mot ; t'es toujours là comme une vraie bûche d' bois ; j' pass'rais vingt fois d'vant toi, qu' tu ne te grouillerais pas tant seulement pour m' bailler le moindre coup, ou m' dire la moindre chose. Ventreguienne, ce n'est pas biau après tout, et t'es trop froide pour les gens.

JACQUELINE. - Qu'veux-tu qu' j'y fasse ?... C'est mon himeur. J' pis pas me r'fondre.

COLAS. - I gnia himeur qui tienne. Quand on z'a d' l'amitié pour les personnes, l'on en baille toujours queuque p'tite signifiance.

JACQUELINE. - Enfin, j' t'aime tout autant que j' pis et si tu n'es pas content d' ça, tu n'as qu'à en aimer queuque autre.

COLAS. - Eh bian, v'là ti pas mon compte, tétigué ! Si tu m'aimais m' dirais-tu ça ?

JACQUELINE. - Pourquoi m' viens-tu aussi tarabuster l'esprit ?

COLAS. - Morgué ! Qué mal qu' j' t'ai fait ?... J' te d'mande qu'un peu d'amiquié.
 





 
 
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