THÉÂTRE D'OMBRES ET DE SILHOUETTES

FRITZ LE VIOLONEUX

Eudoxie Dupuis ; illustrations de J. Benett et H. Hopkins

domaine public

violoniste et animaux, scène d`ombres chinoises, silhouettes, marionnettes, free
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6569034n/f9.image.r=eudoxie%20dupuis


NARRATION EN OMBRES CHINOISES

     Il y a de cela bien, bien longtemps, si longtemps même que personne n'en a gardé le souvenir, sur la lisière d'une grande forêt qu'on appelait la Forêt Noire, peut-être parce que, au printemps, il y poussait des quantités d'airelles, qu'on désigne quelquefois sous le nom de myrtilles, et, à l'automne, des quantités de mûres dont se régalaient les petits enfants du voisinage, - à la lisière d'une grande forêt donc, vivaient un meunier et sa femme.

     Le meunier, qui s'appelait Robin Mitron, était un bon compagnon, ayant toujours le mot pour rire, et sa femme, qu'on appelait Blanche-Farine, une bonne commère qui n'avait pas sa pareille pour faire la galette le jour des Rois et des crêpes au Mardi gras.


     Ce digne couple avait un fils qu'on avait baptisé du nom de Fritz.

     C'était un drôle de petit bonhomme, haut comme une botte, joufflu comme une pomme, avec des yeux bleus, des joues roses, des cheveux frisés et une paire de culottes si larges que sapetite personne s'y perdait presque entièrement.

     Oui, c'était un drôle de petit bonhomme, car, pendant que les autres gamins, au sortir de l'école, allaient sur la route poussiéreuse ou bien dans la rue du village, jouer à la toupie, aux billes ou simplement à crier et à se quereller, Fritz prenait ses jambes à son cou, Manière de courir pas commode du tout, dit la chanson, et gagnait bien vite la forêt.

     Mais ce n'était ni pour se régaler d'airelles au printemps, ni pour se barbouiller le visage de mûres quand venait le mois de septembre ; c'était pour s'enfoncer dans les herbes folles, dans les fougères au feuillage découpé ou dans les bruyères aux fleurs de pourpre, suivant la saison ; puis, quand il avait disparu dans son nid de verdure, il commençait à chanter de petites chansons de sa façon, qui n'étaient peut-être pas composées selon les règles de l'art, mais qui n'en étaient pas moins bien jolies.

     On aurait dit le gentil babil d'une source claire qui court sur les cailloux brillants, ou bien la chanson du vent quand il passe entre les aiguilles des pins et qu'il les fait sonner comme autant de clochettes minuscules ; mais on aurait dit surtout le ramage des oisillons cherchant à imiter la voix de leurs parents qui leur donnent des leçons.

     Et le ruisseau fredonnait plus gaiement encore quand il entendait le gazouillement de Fritz, et les aiguilles de pins s'entre-choquaient plus joyeusement, et les oisillons se disaient entre eux : « Où donc est le petit frère que nous entendons et qui chante si gentiment ? »

     « Père, dit un jour Fritz au meunier, quand je.serai grand, je serai violoneux, et je jouerai des airs sur mon violon pour faire danser les garçons et les filles.

     - Quelle absurdité ! répliqua Robert Mitron. Être violoneux ! c'est un vrai métier de meurt-de-faim. »

     Cependant, comme il aimait fort son petit bonhomme de fils, qu'il était content de lui et qu'il cherchait toujours à lui faire plaisir, quand vint la prochaine kermesse il lui acheta un joli petit violon jaune.

enfant et son père, violon, scène d`ombres chinoises, silhouettes, marionnettes, free
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     Il lui apporta en même temps un mignon petit cheval rouge, avec une crinière et une queue noires, qui était posé sur une belle petite planchette peinte en vert, et qui ne demandait pas mieux que de courir quand on tirait la ficelle attachée à la planchette.

     Vous autres, vous auriez sûrement bien préféré ce gentil dada au petit violon jaune ; mais Fritz, dès qu'il eut aperçu le petit violon, ne voulut pas seulement regarder le joli petit cheval.

     Personne n'eût jamais été capable de tirer le moindre son de ce misérable petit violon. Si on avait demandé à un Paganini quelconque de jouer dessus le Carnaval de Venise ou les Variations de Rodde, il aurait cru qu'on voulait se moquer de lui, et je n'aurais pas aimé à être dans la peau de celui qui lui aurait fait cette proposition.

     Eh bien ! vous me croirez si vous voulez, mais je peux vous certifier que le petit Fritz s'en servait à merveille. À dire vrai, il ne jouait aucun des morceaux que je viens de vous citer, ni aucun des morceaux célèbres, que, du reste, il ne connaissait pas. Il ne jouait les œuvres que d'un seul compositeur, et ce compositeur, c'était lui-même ; de sorte que jamais personne ne pouvait lui reprocher de ne pas observer la mesure ou de dénaturer le caractère du morceau qu'il exécutait.


     Il savait si bien faire rire, et pleurer, et chanter, et murmurer, et gazouiller le méchant petit violon jaune, que, dès qu'il posait l'archet sur les cordes, tous les habitants de la forêt accouraient pour l'entendre. La mère brebis arrivait, suivie de son agneau, qui s"étendait ravi aux pieds de Fritz ; les marmottes, qui pourtant ne passent pas pour être très sensibles à la musique, mettaient la tête hors de leur trou aussitôt que se produisaient les premiers accords ; le lièvre se pelotonnait une oreille en l'air, l'autre en bas, tout au plaisir qu'il éprouvait ; le lapin cabriolait de joie en dressant les deux siennes, et la poule, qu'on n'avait pas attendue pour commencer le concert, accourait à son tour, sans se soucier de ce que deviendraient ses poussins, pendant ce temps-là.

     Les oiseaux eux-mêmes, qui ne voulaient pas perdre l'occasion de prendre une bonne leçon, quittaient le sommet de l'arbre et venaient se poser sur les branches inférieures, pendant que l'écureuil, sous le charme, lui aussi, oubliait de porter à ses petites dents pointues la noisette qu'il tenait dans sa patte, et, dressant sa queue en forme de panache, demeurait immobile devant son nid.

      Et vous, qu'auriez-vous fait si vous aviez été là ?  Vous auriez sûrement ouvert non seulement les oreilles, mais encore la bouche et les yeux, car c'est ainsi que les enfants de tous les pays expriment leur admiration.

     Mais il grandit, le petit Fritz, il grandit comme grandissent les petits garçons qui ne laissent pas leur soupe au fond de leur assiette et qui mangent bien leurs tartines. Pourtant sur les tartines de Fritz, très souvent, il n'y avait rien du tout ; c'était ordinairement du pain tout sec, mais du pain si bon, si tendre, si croustillant, qu'il valait du gâteau. Le dimanche, maman Blanche-Farine y étendait du beurre sortant tout frais de la baratte, du fromage à la pie aussi blanc et aussi moelleux que la neige dans laquelle vous aimez à vous rouler en hiver, ou du miel si sucré et si parfumé que vous n'en avez jamais goûté de pareil ; il grandit donc, le petit Fritz, continuant à jouer du violon, à charmer tous les habitants de la forêt et devenant plus habile chaque jour. Un matin, il dit au meunier : « Père, je suis devenu un trop grand musicien pour continuer à demeurer ici. J'ai besoin d'avoir d'autres auditeurs que des moutons, des lapins ou des oiseaux, qui ne peuvent apprécier mon mérite ; il faut que je vous quitte.
- Qu'as-tu besoin de nous quitter ? répliqua le meunier. C'est dimanche la fête du village : tu feras danser les garçons et les filles sur ton violon ; n'est-ce pas ce que tu voulais ?

- Oui ; quand j'étais tout petit, je ne rêvais pas autre chose ; mais maintenant, je ne me contenterai plus de cela. Fi ! des garçons et des filles de village ! Fi ! des hommes qui, comme ceux de chez nous, passent leur temps au cabaret ! Ce n'est pas pour eux que mon violon chante. Je veux faire rire et pleurer les rois et les reines ; je veux faire danser les princes et les princesses. Je veux même charmer la Fortune avec mon violon. Je reviendrai riche, très riche ; je vous conduirai dans un palais qui ne sera qu'or et argent, et vous ne serez 1 plus jamais obligé de travailler. »

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          Papa Robin Mitron et maman Blanche-Farine eurent un grand chagrin en entendant ces paroles et en voyant l'air résolu de Fritz, car ils ne tenaient ni à l'argent ni à l'or, les braves gens. Le meunier ne pleura pas pourtant : il savait qu'un homme ne doit pas pleurer ; mais maman Blanche-Farine ne s'en fit pas faute et versa des larmes de quoi remplir un baquet.

     Cependant, quoique Fritz aimât beaucoup sa maman, comme tous les petits garçons qui ont un bon cœur, qu'ils jouent du violon ou qu'ils n'en jouent pas, il ne se laissa pas attendrir : il saisit son violon et son archet, enfonça son bonnet sur ses yeux pour qu'on ne vît pas que lui aussi avait bien envie de pleurer, et prit la route de l'inconnu.

     Il avait pour toute fortune un petit écu, et la bénédiction paternelle, que son père lui avait donnée pendant que maman Blanche-Farine continuait à verser des larmes qui tombaient une à une sur la tête de dom Poulet, lequel s'étonnait fort qu'il plût si abondamment avec un ciel si bleu.

     Fritz partit donc, se disant qu'il était sur le chemin de la fortune, et si joyeux à cette pensée qu'il faisait de la musique tout en marchant. Mais il avait beau faire répéter à son violon ses plus jolies chansons, ses romances les plus tendres et les plus langoureuses, personne ne s'arrêtait pour l'entendre. C'est à peine si un loriot ou un chardonneret, sautillant sur les haies qui couraient le long de la route, s'interrompait de picorer les grains rouges de l'aubépine pour répéter les roulades qu'il tirait de son instrument. Dans les villages qu'il traversait, nul ne semblait se soucier de l'écouter. Sans doute on n'y aimait pas la musique, car pas une seule piécette ne tomba dans son escarcelle ; pas un couple de fille et garçon ne lui demanda de le faire danser, pas une bonne femme ne lui offrit une assiettée de soupe pour le remercier du plaisir qu'elle avait eu à l'entendre.

     Personne enfin ne sembla s'apercevoir de sa présence, à l'exception pourtant d'un petit gardeur d'oies qui l'accabla d'injures et le menaça de la gaule dont il conduisait son troupeau, prétendant qu'il effarouchait ses bêtes en raclant son instrument criard.

     Et le pauvre Fritz, au contraire, qui avait coutume de charmer celles de la forêt et qui, sûrement, comme autrefois Orphée, croyait qu'il pouvait attendrir les créatures les plus féroces !  Il mit son violon sous son bras et s'éloigna, le cœur rempli d'amertume et de découragement, en voyant que son savoir-faire était si mal apprécié.

     « Hélas ! hélas ! soupira-t-il, comment saura-t-on que j'ai du talent si on ne veut pas m'écouter ? Comment ferai-je fortune ? Comment gagnerai-je beaucoup d'argent pour papa Robin Mitron et maman Blanche-Farine, si personne ne me paye ma musique ? »

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     Mais bientôt il releva la tête et reprit courage.

     « J'ai toujours entendu dire, fit-il, que la fortune ne vient pas comme cela aussitôt qu'on l'appelle. C'est une belle dame, capricieuse comme toutes les belles dames. Suffit qu'on la cherche pour qu'elle se cache ; mais je veux la voir, lui parler ; elle ne pourra pas me refuser ma demande. Peut-être quelqu'un saura-t-il me dire où je pourrai la trouver. »

     Donc, il imagina d'arrêter tous les passants qu'il croisait pour leur demander : « Monsieur, - ou Madame, - ou Mademoiselle, selon l'occurrence, - pourriez-vous me dire où je rencontrerai dame Fortune ? »  Maman Blanche-Farine continuait à verser des larmes.

     Il était reçu diversement selon le sexe, l'âge, le caractère de ceux auxquels il s'adressait. La plupart des hommes lui répondaient brutalement de passer son chemin : ils étaient trop occupés de leur propre fortune pour se soucier de donner aucun renseignement à d'autres sur l'endroit où se retirait cette fantasque déesse.

     Les femmes poussaient un soupir de regret, persuadées que le pauvre garçon avait perdu l'esprit, et elles le suivaient longtemps d'un regard attristé. Les jeunes filles aussi le suivaient du regard, mais c'était d'un regard joyeux, qui donnait confiance au pauvre garçon, quoique, pas plus que les hommes ou que les femmes, elles ne pussent lui fournir la moindre indication sur ce qu'il cherchait.

     Mais les gamins ! Ah ! quelle fâcheuse engeance que les gamins !

     « Dame Fortune ! disaient-ils au petit ménétrier : elle a passé par ici ce matin ; elle avait une robe d'or couverte de diamants qu'elle laissait tomber sur la poussière du chemin, et les ramassait qui voulait.
- Elle doit revenir ce soir, reprenait un autre. Si tu veux attendre, elle te fera sûrement un beau présent. »

     Fritz, qui eût été incapable de proférer un mensonge, surtout pour faire de la peine à qui que ce fût, croyait ce que ces méchants gamins disaient et leur faisait même des questions : « Vraiment, s'écriait-il avec joie ; alors je suis sur ses traces ? Mais, dites-moi, comment est-elle ? A-t-elle les yeux bleus comme le myosotis qui se mire dans l'eau, ou noirs comme les prunelles des haies quand l'hiver a passé dessus ? Ses cheveux sont-ils dorés comme épis au mois , d'août, ou brillent-ils des sombres reflets de l'aile du corbeau ? »

     Mais les méchants garçons se mettaient à rire, en l'appelant nigaud, imbécile, Jean-Bête, et le pauvre Fritz voyait bien qu'ils s'étaient moqués de lui.

     Dans un certain village même, ils poussèrent la malice jusqu'à lui jeter de la boue et des pierres ; si bien qu'il n'eut rien de mieux à faire que de se sauver à toutes jambes.

     Tandis qu'il fuyait ainsi, il ne vit pas un gros caillou qui se trouvait en travers du chemin ; il butta et vint s'étaler au beau milieu de la route. Il poussa un cri ; mais ce n'était pas la souffrance qui le lui arrachait ; il s'était fait bien mal pourtant et avait les genoux tout écorchés.

     Non ; ce qui causait sa douleur, c'est que, dans sa chute, il avait écrasé son trésor, l'objet qui devait un jour ou l'autre l'aider à trouver le chemin de la fortune, son cher petit violon jaune ! Le pauvre instrument avait, lui aussi, rendu un gémissement lugubre, et c'est à ce gémissement que le cri de Fritz avait répondu.

     Le jeune garçon ramassa en tremblant son violon et l'examina d'un œil anxieux. Hélas ! hélas ! trois fois hélas ! il était dans le plus piteux état : la caisse fêlée, les cordes brisées, à l'exception d'une seule, et les chevilles qui servent à les tendre dispersées.

     « Ô mon violon ! mon cher petit violon ! s'écria Fritz en contemplant le désastre ; mon violon qui chantait si bien, qui savait dire tant de choses ! Te voilà muet pour toujours ! Avec quoi ferai-je rire et pleurer les rois et les reines maintenant ? Avec quoi ferai-je danser les princes et les princesses ? Comment charmerai-je la Fortune ? Elle ne m'écoutera pas, maintenant que tu ne peux plus te faire entendre.

 




 
 
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