27.
Enfin, voici qu'on arrive
Sur le pont : il faisait nuit,
Et, de l'une à l'autre rive,
On n'entendait aucun bruit.
La nuit protège le crime !
Soudain le panier fatal
S'ouvrant, au fond du canal
Laisse tomber la victime.
28.
Mère Michel de retour,
Dans la maison, dans la cour,
Partout vainement appelle
Son chat : « Hélas ! pense-t-elle,
Moumouth doit être perdu,
Puisqu'il n'a pas répondu ! »
29.
Vite la voilà qui monte
En la chambre où Lustucru
Venait de cacher sa honte
Sous un drap de chanvre écru :
« J'ai, le quittant, dit-elle, à votre garde
Confié Moumouth, et partout je regarde
Sans le trouver. Peut-être est-il ici ?
Prenez pitié de mon cruel souci ! »
30.
Du succès de son audace
Lustucru s'applaudit fort ;
Mais dissimulant : « De grâce
Ne pleurez pas ; c'est à tort.
Par mes soins, tout notre monde
Va se mettre à le chercher,
Il n'est retraite profonde
Qui nous le puisse cacher.
31.
On n'a rien trouvé ! « Sans doute,
C'est un grand malheur pour tous,
Dit Lustucru, mais il coûte
À vous encor plus qu'à nous.
Je crains bien qu'en sa colère
Madame de Grenouillère
Vous ôte la position
Que vous occupez près d'elle. »
Une anxiété cruelle,
À cette supposition,
S'est peinte sur la figure
De la pauvre créature,
Qui, perdant le sentiment,
Se laisse choir lourdement.
32.
Le jour venait de renaître.
La lueur de ses premiers feux
Sur le pont fait apparaître
Des pêcheurs : ils étaient deux.
Ils conviennent à l'avance
Qu'ensemble ils opéreront,
Soutenus par l'espérance
Du bon repas qu'ils feront.
33.
Les lignes, bien amorcées,
Sont adroitement lancées.
Et chacun se dit : Ça mord !
Bientôt, hors de la rivière,
Notre couple amène à bord...
Quoi donc ?... Un chat de gouttière !
34.
Pensez si nos pauvres gens
Firent piteuse figure.
Retrouvant de leurs quinze ans
L'ardeur et la vive allure,
Ils poursuivent, furieux,
L'animal malencontreux,
Qui, plus qu'eux rapide et leste,
Part sans demander son reste.
35.
Il entre en une boutique :
C'était chez un boulanger !
Il y voudrait bien manger
Quelque aliment stomachique.
Un rat sort à quatre pas
Et lui fournit son repas.
36.
Un enfant se trouvant là :
« Eh ! patron, dit-il, voilà
Un client d'une autre sorte !
Je vais le mettre à la porte. »
Et déjà le polisson,
S'armant d'une casserole,
Joint le geste à la parole.
« Garde-t'en bien, mon garçon ;
Ce bon chat, par sa présence,
Des rats détruira l'engeance. »
37.
Moumouth, car c'était lui-même,
Dès lors est fort respecté ;
Mais le chat, comme nous, aime
Avant tout la liberté.
En voyant porte et croisée
Se fermer, hors de ces lieux
Il s'échappe sans adieux
Par une vitre brisée.
38.
Tout à coup qu'aperçoit-il ?
Un gros vilain chien de garde
Qui fixement le regarde
Et qui fronce le sourcil.
39.
Moumouth avait pris la fuite,
Mais bientôt à sa poursuite
Sont tous les chiens du canton.
Chacun, d'un différent ton,
Aboie après notre bête :
Elle en va perdre la tête...
40.
À Moumouth s'offrit un mur,
Fort à point, sur son passage ;
Il s'en fait un abri sûr,
Tandis que la meute enrage.
41.
Et pendant ces tristes jours
Mère Michel que fait-elle ?
Gardant sa douleur mortelle
Ses sanglots suivent leur cours.
42.
Lustucru, qui d'un mensonge
S'enrichit chaque matin,
A, dit-il, du chat, en songe,
Connu le retour certain.
43.
Recouvrant de l'espérance,
Mère Michel recommence ;
À fureter en tous lieux ;
Elle y va perdre les yeux.
44.
Lustucru, le galant homme !
L'accompagne en ce moment
Au grenier ; et voyez comme
Il cherche attentivement.
45.
Mais un miaou ! soudain s'est fait entendre
Et le maître d'hôtel reste tout éperdu
Quand de la pauvre femme il voit les bras s'étendre
Et qu'elle crie : « Enfin, Moumouth m'est donc rendu ! »
46.
Au comble de la colère
Lustucru pèse à nouveau
Les moyens de se défaire
De ce sorcier de chat échappé du tombeau.
47.
Alors lui vient en mémoire
Qu'il garde dans son armoire
Un paquet de mort aux rats.
Qui sait si cette substance
N'agirait point sur les chats,
Faisons-en l'expérience. »
48.
De Moumouth à chaque instant
L'appétit va s'aiguisant.
Même il arrache une pièce
Au jupon de sa maîtresse.
49.
Enfin ! Monsieur est servi.
Voici qu'on ouvre la porte.
C'est le maître d'hôtel qui gravement apporte
Un mets dont l'animal est tout d'abord ravi.
50.
Bien vite Moumouth le flaire
Puis, s'éloigne du ragoût.
D'où peut venir ce dégoût,
Ah ! le mauvais caractère !
51.
Mère Michel cependant,
Voulant se bien rendre compte,
De ce bizarre accident,
S'en allait porter la dent
Au morceau : « C'est une honte,
Fait Lustucru ; ce pâté
Pour une bête apprêté
Serait votre nourriture !
Respectez la dignité
De notre humaine nature. »
Cet argument l'éblouit,
Sans réplique elle obéit.
52.
Le plat, oublié sans doute,
Demeure en un sombre coin,
Mais, pressé par le besoin,
Voilà qu'un gros rat y goûte.
Aussitôt le malheureux
Va retrouver ses aïeux.
53.
Le maître d'hôtel, en rage,
Ne perd pourtant pas courage.
C'est d'Alexandre le Grand
Qu'en ce jour il entreprend
De se faire un auxiliaire.
Madame de Grenouillère
Du héros mit en ces lieux
Le buste : car à ses yeux
Il représentait l'image
De l'époux qu'un mortel trait
Frappa, sans qu'aucun portrait
Eût reproduit son visage.
D'ailleurs Lustucru savait
Que ce monarque avait fait
Au pays des schahs la guerre.
Où trouver mieux son affaire ?
54.
Chaque nuit Moumouth s'endort
Au pied dudit personnage ;
Tout à coup un balai sort
Du beau milieu d'un vitrage.
Il renverse le grand roi,
Et l'assassin se dit : « Le chat est mort, je crois. »