55.
Mère Michel se sent prise
De terreur ; mais en chemise
On voit le traître accourir
Pour aller la secourir.
56.
D'émotion la malheureuse
S'affaissait, quand, doucement,
Un bon verre de chartreuse
Lui rend vie et mouvement.
57.
Vous jugez de sa gaîté,
Voyant le roi culbuté
Sans que d'aucune blessure
Semble souffrir l'animal.
« Tout cela finira mal,
Pense Lustucru ; je jure
Par mon bonnet de coton
Qu'il mourra sous mon bâton. »
58.
Pourtant, contre sa vengeance
Sachant le chat protégé,
Lustucru, découragé,
Reconnaît son impuissance,
Et court prendre son chapeau
Pour s'aller jeter à l'eau.
59.
À peine dehors, il frôle
Un fort vilain petit drôle
Qu'une vieille sermonnait
Et du geste menaçait.
60.
Justement la femme quitte
Le polisson, qui, bien vite,
Grimpe d'un air triomphant
Sur une borne. L'enfant,
En ce haut poste, examine
L'habitation voisine.
61.
« Que fais-tu là, mon garçon ?
Dit Lustucru. — Moi ? Je pense,
En voyant cette maison,
Qu'on y doit en abondance
Avoir à boire, à manger ;
Cela me fait enrager.
— Tu veux entrer là ? — Sans doute.
— Alors, mon petit, écoute ! »
Du maître d'hôtel l'espoir
Renaissait. Il croyait voir
Dans le gamin un compère,
Pour l'aider à se défaire
De son mortel ennemi.
« Quel est ton nom ? — Faribole.
— C'est bon ! Crois à ma parole,
Viens. Dans un mois et demi
Rentre la propriétaire
De l'hôtel La Grenouillère ;
D'ici là je t'apprendrai
Le service et te rendrai
Fort savant dans la cuisine.
Viens, j'aime beaucoup ta mine ! »
62.
Par de légers accidents
L'apprentissage commence,
Et l'on voit s'orner de dents
Les assiettes de faïence.
63.
Par bonheur l'enfant plaisait
À Moumouth : il s'amusait
À lui faire des caresses.
Lustucru s'en réjouissait ;
Pour lui cela compensait
Les plus grandes maladresses.
Or un jour il dévoila
Ses projets, et les voilà :
64.
« Je veux, dit-il, Faribole,
Exterminer ce chat hideux dont on raffole.
Il t'aime, il te suivra ; il faut, dès ce matin,
L'attirer au fond du jardin,
Puis le mettre en un sac : tu le feras sans peine ;
Et j'ai préparé deux bâtons
Avec lesquels nous frapperons
Jusqu'à ce que la mort survienne. »
65.
À cet ordre inattendu,
L'enfant demeure éperdu ;
Puis retrouvant son courage :
« Je ne puis d'un tel ouvrage
Me charger. — Fort bien ! Alors,
Reprends tes haillons et sors. »
66.
Le jeune homme en sa détresse
Vainement pense toucher
Ce cœur plus dur qu'un rocher.
Se riant de sa faiblesse,
Le tyran ne dit mot, hors :
« Reprends tes haillons et sors ! »
67.
Sous l'empire de la crainte
Faribole est abattu ;
Il sent faiblir sa vertu,
Et, cédant à la contrainte,
Il consent à partager
Le crime. Dans le verger
Voyez la bête qu'on porte.
Bientôt elle sera morte !
68.
En effet, ses assassins
S'armaient d'énormes gourdins,
Quand un bruit se fait entendre,
Et Lustucru croit comprendre
Que Madame est de retour.
Ordonnant à son complice
D'achever le sacrifice
Vite il vole dans la cour.
69.
Madame de Grenouillère
Baise avec effusion
La fidèle chambrière,
Gardienne de l'objet de son affection.
70.
Pendant ce temps Faribole,
Assis au fond du jardin,
Martyrise la corolle
D'une fleur qu'il tient en main.
Quand vient son maître il assure
Avoir à notre chat donné la sépulture.
Mais, en réalité, par un arrêt plus doux,
Moumouth avait été vendu pour quinze sous.
71.
Aussitôt qu'à sa maîtresse
Elle a souhaité le bonjour,
La mère Michel s'empresse
De donner au chat son tour.
Mais en tous lieux on l'appelle.
Cette fois, c'est bien en vain ;
La marquise, de chagrin ,
Faillit mourir : « Ah ! dit-elle,
Il faut aller promptement
Trouver la devineresse
Que mon inquiète tendresse
Consulta si fréquemment
Quand monsieur de Grenouillère
Loin de moi partit naguère. »
Alors, sans perdre un moment,
Mère Michel, fort soumise
Aux ordres de la marquise,
Obéit, et trois écus
Roulent dans les doigts crochus
De la vieille prophétesse
Qu'éblouit tant de largesse.
72.
Tenant ses cartes en main,
Elle y voit que le destin
Contre Moumouth se déchaîne,
Que vers la mort on l'entraîne ;
Bref, qu'il vient d'être égorgé
Pour être en civet mangé.
73.
Mais, miracle ! on voit paraître
Le chat. Par une fenêtre
Il a sauté. Stupéfait,
L'oracle reste muet.
« Vous l'aviez volé, madame,
Ah ! ma foi, pour vous tant pis !
Pensez-vous qu'en paradis
Vous l'emporterez ? Non, dame ! »
74.
« J'avais besoin d'un chat noir,
Murmure pour toute excuse
La prophétesse confuse ;
Longtemps j'ai nourri l'espoir
D'en posséder un ; le vôtre
Me fut vendu comme un autre. »
75.
Moumouth est donc rapporté
À son heureuse maîtresse.
Pour le coup, Lustucru, par trop désappointé,
Ne peut s'imaginer qu'encor il reparaisse,
Et bien peu s'en fallut, dit-on, qu'il ne criât :
« Il me faut cette fois donner ma langue au chat ! »
76.
Ô comble de perfidie ! Le traître vient accuser
Son complice, et déposer
Contre lui. Mais l'enfant nie
Toute mauvaise intention :
« Du chat j'ai sauvé la vie ;
Cet homme en sa barbarie
L'eût occis sans rémission. »
77.
Madame de Grenouillère
Ne peut croire à ce récit,
Et donne ordre, en sa colère,
De chasser l'enfant maudit.
Pour prouver son innocence
Se chargeant de la vengeance,
Lustucru met du talon
Le gamin hors du salon.
78.
Jamais le bonheur ne dure
Aux méchants : par aventure,
Dans un coin très écarté,
L'on retrouva le pâté
Fait pour le chat. Cette vue
Fut une révélation.
Savants, lunettes, cornue
Sont mis à contribution,
Et, d'accord, par l'analyse,
D'une manière précise
Prouvent qu'un affreux poison
S'y mélangeait à foison.