THÉÂTRE D'OMBRES ET DE SILHOUETTES


On se reportera sur Gallica pour les images.

SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE

DE VILLEFRANCHE-DE-R0UERGUE

1886

Jules BARDOUX, Directeur.

LE CHAT DE LA MÈRE MICHEL

 

Complainte.

1.

Le marquis de Grenouillère,
Partant pour servir le roi,
Par malheur mourut en guerre
Au combat de Fontenoy ;
Et sa veuve inconsolable,
Pour son éternel repos,
Sous le toit du misérable
Répandait l'aumône à flots.

2.

Cependant de son veuvage
Le silence lui fit peur ;
D'un perroquet le ramage
Vint soulager sa douleur.
Il mangeait de la verdure,
Quand du persil s'y trouva,
Et, lamentable aventure !
Sur-le-champ l'oiseau creva.

3.

Alors sa noble maîtresse
Sagement prit le parti

De consoler sa détresse
Par l'achat d'un ouistiti.
Hélas ! l'animal en cage
S'ennuyant, dans le jardin,
Sortit par un jour d'orage ;
Mais il avait, le gredin,
Oublié son parapluie.
Il prit une pleurésie.


4.

La dame longtemps pleura,
Puis sur sa tombe jura
De n'aimer plus rien sur terre ;
Vainement pour lui complaire
Sa parenté lui portait
Écureuils, serins, levrettes,
En un mot toutes les bêtes
Que l'amitié découvrait ;
Rien désormais n'agréait.

5.

Mais un jour, après l'office,
En sortant de Saint-Germain,
Par hasard sur son chemin
Elle devint protectrice
D'un malheureux chat, captif

Au milieu d'un groupe oisif,
Qui, plein d'une gaîté folle,

Se riait de l'animal
Traînant une casserole
Pour appendice final.

6.

Tout autour la troupe danse
Et force cailloux lui lance.

7.

La marquise à cette vue
De pitié se sent émue,
Et promet un beau louis d'or
Pour l'avoir vivant encor ;
Chacun se met en poursuite,
Et le chat est pris bien vite.

8.

Pour mieux voir le compagnon
Dont s'est faite ainsi l'emplette
Il faut tirer son lorgnon :
Elle est charmante, la bête !

9.

Minet, insouciant du sort,
Se laisse mettre en carrosse,
Et sur un coussin s'endort
Tandis que trotte la rosse.

10.

De la mère Michel se voit ici l'image
À côté du portrait de monsieur Lustucru.
L'une plie un fichu revenu du lavage,
L'autre porte les clefs des vins du meilleur cru.
Il s'en va vers la cave. Y ferait-il bombance ?
Je n'en sais rien ; son portrait est si noir
Que, s'il eut le nez rouge, on n'y peut plus rien voir.
Ce que je puis, du moins, dire avec assurance,
C'est que chez la marquise il fut maître d'hôtel,
Et que la mère Michel
Était femme de confiance.

11.

Lustucru, peu flatté de voir que l'on apporte
Un nouveau commensal, peste et se dit tout bas :
« Oh ! que le diable les emporte ! »
Mais la marquise n'entend pas.
Et voila Lustucru qui doucement caresse
Le chat, pour plaire à sa maîtresse.
 

12.

Ce n'est pas là tout ; on s'apprête
À faire au dit chat sa toilette.
Monsieur Lustucru pompera,
La mère Michel brossera.
Minet, peu fait à l'hydrothérapie,
Croit qu'il y va perdre la vie.

13.

Heureusement l'émotion
Qu'au chat causa l'ablution
Se dissipe, quand on lui donne
À dîner. La cuisine est bonne ;
Le friand goûte à tout : poulet, carpe, canard :
Au bout de quelques jours il devient gras à lard.


14.

Ce qui ne pouvait lui plaire
C'était ce que Lustucru
Préparait : mets cuit ou cru,
C'est tout au plus s'il le flaire.

15.

Moumouth, c'était son nom, pourtant vivait heureux
Quand un message douloureux
Soudain apprit à sa maîtresse
Que sa noble sœur, la comtesse,
Vers l'autre monde s'en allait
Et près de son lit l'appelait :
Triste sort ! D'un ami fidèle
Il va falloir se séparer,
Et la dame pour mieux pleurer
Tire son mouchoir de dentelle.

16.


Il faut partir promptement ;
« À votre sûr dévouement,
Mère Michel, je confie
L'être qui charme ma vie ;
Vous recevrez cent louis d'or
Pour soigner mon cher trésor. »
Lustucru de jalousie
Se sent l'âme en frénésie.

17.

Du chat il jure la mort
Pour se venger de son sort.

18.


De Madame la voiture
Est prête. Oh ! cruels moments !
Comment peindre la torture
Des derniers embrassements ?

19.


Moumouth, près de la marquise,
Se cramponnait. Le signal
Du départ fait lâcher prise
Aux griffes de l'animal.

20.

Mais pour lui cette émotion
Se trouvait être trop forte ;
Faible de constitution,
Il s'évanouit : on l'emporte,
Et puis, pour le fortifier,
On emplit une cuillère
D'un remède salutaire :
L'eau des Carmes de Boyer.

21.


Pour charmer sa solitude
Mère Michel travaillait ;
Près d'elle, exempt d'inquiétude,
Son chat Moumouth sommeillait.
Lustucru qui, dans sa tête,
S'est promis de tuer la bête,
D'un favorable moment
Veut profiter. Doucement
Il s'approche : « Par la goutte .
Notre concierge est repris,
Dit-il ; vous avez sans doute
Entendu d'ici ses cris ? »

22.


C'était bien vrai : par la patte
Le portier est enchaîné,
Et, devenu cul-de-jatte,
Il jure comme un damné.
 

23.

Auprès du pauvre invalide
Descend la mère Michel
Alors, le maître d'hôtel,
Qu'une aveugle fureur guide.
Saisit le chat au collet :

« À nous deux, mon camarade !
Ensemble allons, s'il vous plaît,
Faire un tour de promenade. »

24.

Puis dans un panier il plonge
Moumouth, qui. tout effaré,
Croit être le jouet d'un songe
De son esprit égaré.


25.

Lustucru vers la rivière
S'enfuit avec son fardeau,
Dans l'intention meurtrière
De jeter la bête à l'eau.

26.

Dans un accès d'allégresse
Il esquisse un entrechat,
Tandis que le pauvre chat
Sent augmenter sa détresse.

 

 
 



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