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Jupiter essaye alors de l'intimidation. Il se métamorphose en taureau. Mais Léda n'est pas Pasiphaë. Ce n'est pas une de ces personnes beaucoup trop larges d'idées qui écrivent à leur amant : « Chéri magnifique ! » Léda ne tuera pas le taureau.
Elle s'en fiche ! Jupiter essaye alors de la corruption. Il se métamorphose en pluie d'or. Mais ce procédé qui lui a réussi avec Danaë ne prend pas avec Léda. Léda n'est pas une femme vénale. Cette pluie d'or saurait la mouiller. Elle sait pour l'avoir entendu dire que l'or est une chimère, et par conséquent, elle s'en fout !
Jupiter a recours à la poésie. Il se métamorphose en cygne, c'est à dire le calme dans la beauté ; et Léda séduite par la blancheur et par la grâce insigne du cygne lui fait signe d'approcher. Il approche, il se confond avec elle et s'apprête à goûter dans les bras de l'aimée les célestes joies.
« Vas-y, Léda, plume-le ! »
Qui a poussé ce cri blasphémateur ? C'est Phryné dont vous avez évidemment reconnu la voix d'or.
La séance se termine au milieu d'un tumulte indescriptible.
KHENAYOS
Une salle dans la maison de Khenayos. Le juge est assis, son aspect est vénérable.
LE RÉCITANT.
Cependant, le temps a marché, oh ! combien vite ! Phryné a été dénoncée par une rivale, et c'est après-demain qu'elle va comparaître devant le tribunal sacré des Héliastes pour être jugée.
Entre temps, elle n'a pas perdu son temps. Elle a employé tous les jours précédents à rendre visite à ses juges afin de solliciter leur indulgence, et elle termine sa tournée par le Président des Héliastes, le sévère Khenayos, qui nous est représenté ici dans son cabinet de travail.

Khrobyle par Nicolas AUBERT, libre de droits.
Mais sa femme légitime, Khrobyle, matrone pleine de prudence, ayant été avertie de la visite de la célèbre courtisane, a pris soin la nuit précédente de mettre son époux dans l'impossibilité de nuire ; et, pour l'empêcher d'être fléchi, elle l'a fléchi elle-même, ce qui est encore le meilleur moyen d'être sûre que la besogne sera bien faite. Toutefois, avant que Phryné n'arrive, elle croit utile de lui faire quelques dernières recommandations.
« Si Phryné se présente devant toi et insiste pour te corrompre, ne réponds rien, tu serais perdu. Montre-lui seulement la porte d'un geste noble et définitif. Comme cela, mon chéri. Tu es beau petit homme. » Et elle se retire complètement rassurée.
(Exit Kkrobyle ; arrivent des marchands de Judée).
De riches marchands étrangers dont nous ne préciserons pas la nationalité viennent demander à l'Héliaste des places pour le procès. Mais l'Héliaste leur fait comprendre, d'un geste noble et définitif, que la séance aura lieu à huis-clos, et les marchands étrangers s'en vont mécontents. Le mécontentement se lit parfaitement sur leurs visages.
(Sortent les marchands de Judée. Entrée d'Athéniens gigolos).
Neveux (avec l'aimable autorisation de madame le Conservateur des musées de Châtellerault).
Les neveux de l'Héliaste viennent taper leur oncle d'un talent ou deux. Mais leur oncle, par ce geste, toujours le même d'ailleurs, leur fait comprendre qu'ils peuvent se taper eux-mêmes. Les neveux croient l'oncle complètement gâteux et ces garçons, prévoyant une attaque d'apoplexie prochaine, qu'au besoin ils sauront provoquer, et par conséquent un héritage monstrueux, s'en vont en chantant la chanson à la mode :
Un' p'tit' coup' de ciguë
C'est bien peu d' chose.
Les voix se perdent dans le lointain.
(Sortent les Athéniens gigolos).
Enfin Phryné se présente. Elle a franchi le seuil de l'Héliaste dans une toilette extrêmement soignée. Elle a des dessous très troublants ; elle sort de chez l'onduleur. Elle essaye sur le vieil homme la séduction de sa voix d'or et elle dit :
« Pardonne-moi, si je pénètre
Indiscrètement sous ton toit.
C'est vraiment très gentil chez toi :
Tout y respire le bien-être.
J'ai vu dans la salle à côté
De bien remarquables peintures,
Et des vases et des tentures
D'une merveilleuse beauté.
Tu veux savoir ce qui m'amène ?
Dans un instant, tu le sauras.
Toi qui bientôt me jugeras,
Sois indulgent et sois amène ! (Geste de l'Héliaste).
(avec l'aimable autorisation de madame le Conservateur des musées de Châtellerault).
Oh ! Je n'ai pas le fol espoir
De fléchir ton cœur impeccable,
Car je te sais juge implacable,
Esclave austère du Devoir.
Dans une fatale journée,
J'ai commis le crime odieux
De railler les amours des dieux,
Et je dois être condamnée.
Mais à celle qui va mourir,
Tu dois une pitié suprême :
Apprends aujourd'hui que je t'aime. (Geste de l'Héliaste).
Ah ! longtemps, j'ai dû contenir
Cette passion insensée...
Comment vint-elle ? Je ne sais.
C'était bien avant mon procès ;
J'étais triste, désabusée...
Au Céramique, certain soir,
Tu passas devant moi, superbe ;
Je devins plus verte que l'herbe !
Mais tu ne daignas pas me voir. Ah ! la passion douloureuse !
J'espérais bien que le hasard
Ferait un jour que ton regard
Tombât sur la pauvre amoureuse...
J'espérais désespérément ;
Et puis tu blâmes l'adultère,
Aussi mon cœur a dû le taire
Ce fol amour, ô mon amant !
Que te dirai-je encore ? Songe
Que c'est Phryné qui vient t'offrir
Elle-même avant de mourir
Un amour qui n'est pas mensonge,
C'est la première fois d'ailleurs
À présent que la mort est proche,
À ta tunique je m'accroche ;
Si je fus pire, sois meilleur !
Ce n'est plus cette ardeur cachée
En mon âme et dont s'offensait
Ma pudeur, Khenayos mais c'est
Vénus à sa proie attachée
Tout entière. (Elle s'approche de l'Héliaste). Oh ! Dans tes cheveux,
Laisse glisser ma main câline :
Ah ! Va je serai bien féline;
Khenayos, tu veux, dis... tu veux ? Et peut-être allait-elle réussir, car la chair est faible et la femme est roublarde, lorsque soudain paraît Khrobyle, la légitime ! Phryné n'a plus qu'à s'enfuir. C'est ce quelle fait, emportant une chlamyde.
QUATRIÈME TABLEAU
LE CÉRAMIQUE
Une promenade publique. Un petit temple.
(avec l'aimable autorisation de madame le Conservateur des musées de Châtellerault).
LE RÉCITANT.
Nous sommes au Céramique, qui était, comme on le sait, les Acacias d'Athènes. C'est là que la belle jeunesse de la ville, l'Intrépide Vide-Amphore et la Vieille-Gourde, dont nous avons fait le Vieux-Carafon, car rien n'est nouveau sous le soleil, se donnaient rendez-vous pour se rencontrer avec les courtisanes en vogue.
Cependant le temps a marché, oh ! combien vite ! Et nous sommes à la veille même du jour où Phryné doit être jugée. Bien qu'elle ait l'esprit troublé de noirs soucis, en bonne habituée du Céramique, elle a tenu à se montrer aux Athéniens une dernière fois sur leur promenade élégante ; elle y vient en litière, entourée d'un groupe d'adorateurs.
Mélissa par Nicolas AUBERT, libre de droits
Elle y rencontre la courtisane Mélissa avec qui elle a fait ses études au séminaire de Lesbos et qu'elle n'a pas revue depuis. Mélissa arrive en effet de Corinthe où elle n'a pas pas fait ses affaires, ayant trouvé les Corinthiens aussi secs que leurs raisins et elle est venue à Athènes pour faire fortune.
Un dialogue des courtisanes s'engage, entre les deux amies. Leurs adorateurs s'éloignent par discrétion, car ce sont des jeunes gens parfaitement élevés qui savent que l'on ne doit pas rester là lorsque les dames causent entre elles.
« Je te trouve l'air très embêté, ô Phryné ! Pourtant les amants ne doivent pas te manquer, car tu es renommée dans toute la Grèce pour ta grande beauté ; et plus d'un riche marchand étranger doit rechercher la laveur de partager ta couche.
– Comme on voit bien que tu arrives de Corinthe, Mélissa ! Ne sais-tu pas, barbare provinciale, que je vais être jugée tout à l'heure ?
– Vraiment, ma chère ?
– Comme je te le dis, ma chère !
– As-tu donc commis quelque crime ?
- Oui, si c'en est un de conseiller à Léda de plumer Jupiter.
– Que veux-tu, dire ? Je ne comprends pas tes paroles, ô Phryné.
– Tu vas les comprendre, ô Mélissa !... C'était au Chat Noir. On représentait les Amours de Jupiter et de Léda, et j'ai conseillé à la femme de Tyndare de plumer le divin volatile.
– Ah ! voilà qui est fort athénien, en effet, mais irrévérencieux à vrai dire.
– À tel point, ô Mélissa, que je vais sans doute payer cher cette petite plaisanterie, et passer comme j'avais celui de te le dire tout à l'heure, devant les juges de mon-pays.
– T'es-tu munie au moins d'un bon avocat ?
– Je t'avoue que je n'y ai guère songé car j'ai peu de confiance dans l'influence de ces hommes bavards et astucieux.
– En ce cas, c'est Minerve elle-même qui m'envoie vers toi ; car un seul homme, un seul, peut te tirer de ce mauvais pas. J'ai nommé l'avocat Hyppéride. C'est un garçon plein de talent et qui vient justement de plaider à Corinthe plusieurs procès sensationnels qu'il a tous gagnés d'ailleurs.
– Mais ne crains-tu pas, ô Mélissa, que cet homme de talent me sachant riche, ne me demande beaucoup de talents ?
– Ne crains rien de ce genre, ô Phryné. Hyppéride est avant tout amateur de la beauté et le plus grand trésor que tu puisses lui offrir, c'est toi-même. N'as-tu pas, remarqué, à ce propos, que nous autres courtisanes, nous sommes comme ces paysans qui ne donneraient pas une obole aux mendiants, mais qui leur laissent prendre sur leurs oliviers toutes les olives qu'ils veulent. Nous payons en nature, ça nous coûte moins cher et nous ne nous en apercevons même pas. Mais pour en revenir à Hyppéride, je l'ai aperçu tout à l'heure qui rôdait et comme par hasard dans un bosquet voisin du Céramique. Descends de ta litière et courons le rejoindre.
Et dans un endroit écarté du Céramique, sur un temple dédié à la déesse Cérès, avec une épingle d'or arrachée à sa fauve chevelure, Phryné écrit cette déclaration, en grec naturellement : « Phryné aime Hyppéride. »