Cependant au loin passent des troupeaux de biches familières ; Hyppéride, dissimulé derrière le tronc noueux d'un smilax, guette la courtisane ; et lorsqu'elle s'est éloignée, il sort de sa cachette et va lire la déclaration écrite sur les murs du temple, et l'ayant lue, ému et très troublé, il s'élance à sa poursuite. LE RÉCITANT. Cependant le temps a marché, oh ! combien vite et nous sommes au matin même du jour où Phryné doit être jugée. Selon les conseils de Mélissa, elle a passé la nuit avec son avocat Hyppéride et a offert ce que la plus belle fille du monde peut donner à son amant dans des circonstances à peu près analogues. Toutefois Hyppéride, qui a une idée de derrière la tête, demande à être éclairci sur un point. Et dans une salle à côté, la coryphée des joueuses de flûte d'Ionie, qui n'attend qu'un signal, s'apprête à accompagner leurs amours sur des rythmes spéciaux. (À ce moment précis, la toile tombe).
L'acte n'est pas terminé. Il commence au contraire. La toile tombe par pudeur. C'est une toile de vigne, prescrite par l'administration. (La toile se relève).
Cependant les choses ont repris leur position normale. Déjà les premières lueurs timides du matin baignent d'une clarté mauve la chambre de Phryné. La courtisane estime qu'il est temps de penser aux choses sérieuses, et de sa voix d'or elle dit :
« Phoebé, lampe d'argent, au ciel devient plus terne.
Tandis que nous aimons, la clepsydre de Lerne
Sable le temps qui coule à grains d'or et s'enfuit.
Déjà le clair matin chasse la sombre nuit.
Or, nous avons assez ri, causons : tout à l'heure,
Hyppéride, tu vas sortir de ma demeure
Pour défendre Phryné devant le tribunal.
On te dit orateur, et rhéteur sans égal,
Grand enfileur de mots et grand gagneur de causes,
Et l'on assure encor que tu ne causes
Sur n'importe quel sujet, ainsi que le font
Les autres avocats, sans le connaître à fond.
Aussi, devant plaider pour moi, tu m'as connue,
Par Vénus, comme la Vérité, toute nue.
Tous les renseignements que tu m'as demandés,
Je te les ai sur l'heure et sans peine accordés.
J'ai mis à t'éclairer de grandes complaisances ;
Tu ne peux arguer de vagues connaissances.
Tu t'es documenté ; devant le tribunal
Ton plaidoyer, mon cher, ne peut être banal ;
Donc, pour troubler l'esprit de nos juges, n'invoque
Pas devant ces vieillards l'argument équivoque
De la suggestion, de la fatalité :
L'École de Milet, d'ailleurs, l'a réfuté.
Ne parle non plus de la douleur amère
De mon malheureux père et de ma vieille mère,
Et pour une raison excellente : ils sont morts.
Ne parle pas surtout de mes cuisants remords,
Car je n'en ai pas... Et si ma cause est perdue,
Tant pis, Phryné ne doit pas être défendue
Bêtement, comme la marchande de poisson
Qui verse à son amant quelconque du poison. »
Mais Hyppéride lui répond :
« Ô Phryné, ne crains rien. Autrefois dans Athènes,
Pour être un orateur éloquent, Démosthène
Se promenait au bord de la mer en courroux,
Et là, parmi les vents, en suçant des cailloux,
Jetait aux flots hurleurs une longue harangue.
Or, toi, tu m'as donné pour délier ma langue
Mieux que de vils cailloux, les pointes de tes seins,
Cailloux roses, cailloux fleuris, où par essaims
Se posent les baisers des lèvres butineuses.
Et durant cette nuit, mes caresses glaneuses
Ayant glané le long de ton corps savoureux
Une blonde moisson de souvenirs heureux,
Pour te défendre j'ai, dans leur toute-puissance,
Les arguments d'auteur et de reconnaissance :
Mon plaidoyer sera la gloire de ton corps.
Ainsi que les piliers harmonieux et forts
Des blancs portiques, tes jambes de chasseresse
En soutiendront l'architecture, ô ma Maîtresse,
Et, pour le rehausser, j'enchâsserai dedans
Les gemmes de tes yeux, les perles de tes dents. J'aurai pour ordonner le nombre de la phrase
Le rythme de tes seins affolés dans l'extase
Et que le doux repos vient apaiser soudain.
Et, surtout, j'ai cueilli dans ton secret jardin,
Mieux que dans les traités d'éloquence publique
La fleur qui fait fleurir les fleurs de rhétorique.
– Mais je crois qu'il est temps de nous dire au revoir.
À tout à l'heure. (Baiser) Sois calme. (Baiser) J'ai bon espoir !
SIXIÈME TABLEAU
LE JUGEMENT
Ce décor est une reproduction fidèle du célèbre tableau de Gérôme (de l'Institut). Voir au musée du Luxembourg ; à cette exception près que Phryné n'est pas encore dévêtue.
Cependant le temps a marché, oh ! combien vite ! Et dans la salle du tribunal, sur les gradins de marbre, les Héliastes impassibles sont rangés dans l’ordre même où, vingt-et-un siècles plus tard, devait les disposer monsieur Gérôme dans une reconstitution admirable.
Après un réquisitoire du président Khenayos, réquisitoire dont le but manifeste et atteint d'ailleurs est de protéger la religion, la morale, les mœurs et la famille, l'avocat Hyppéride s'avance pour défendre sa blonde cliente qui s'est présentée devant ses juges, voilée d'une sombre draperie.
Il prononce un plaidoyer magnifique qui ne nous a malheureusement pas été conservé. Il ne nous en est resté que le superbe mouvement oratoire par lequel Hyppéride, tout vibrant encore des souvenirs de la nuit précédente, dévoile Phryné dans la chaste splendeur de sa blanche nudité, en prononçant ces simples paroles : « Le tribunal appréciera ! »

SEPTIÈME TABLEAU
Une colline couverte de pins, de smilax et de peupliers blancs. Dans le fond, la ville d'Athènes. Les étoiles vont s'allumer dans le ciel et un murmure comme une mer lointaine berce ce paysage. Au premier plan, un vieillard appuyé contre le tronc d'un arbre tient une lyre ; c'est Michès.
LE RÉCITANT
Or le tribunal a apprécié. Ces bons vieux se sont rendu compte et Phryné a été acquittée. Car en ces temps de joie et de sérénité artistiques, il suffisait à une femme d'être belle pour se faire pardonner bien des petites choses.
Cela n'a pas changé depuis, d'ailleurs ! Et c'est tant mieux, car il importe pour l'équilibre instable de ce monde que le vice soit parfois récompensé et la vertu punie : c'est là l'exquis du genre et la joie de l'amateur.
Or le soir du même jour, trompé dans son attente sans doute cruelle, car on ne doit jamais désirer se venger même avec une fleur d'une femme qu'on a beaucoup aimée, le vieux poète Michès monte sur une des collines qui dominent la ville. Déjà le crépuscule aux doigts d'hyacinthe a fermé les portes de l'Occident, cependant qu'à l'Orient se lève la lune claire.
Et le vieux poète Michès, pour se consoler, et peut-être aussi pour s'endormir, accorde sa lyre et dit des vers :
« Soleil, dans le baiser de ta dernière flamme Voici que s'est éteint le doux chant des oiseaux ! Je vais me recoucher sur mon lit de roseaux." ... Ce plaidoyer, en somme, est la forte réclame Pour la blonde Phryné. Les juges excités Ne se seront pas un seul instant embêtés, Et mieux que du discours éloquent et très beau, Ils ont été charmés de ce petit morceau. À tout considérer, il serait désirable Que dans les avenirs cet exemple admirable Fût, en tous points, suivi par d'autres avocats. Ça ne manquerait pas d'allure, en certains cas. Et l'humaine justice amoureuse des formes Son compte y trouverait. Des citoyens énormes De bon sens auraient tout à l'heure prétendu Que les vieux dieux s'en vont et que tout est perdu Parce qu'on n'a pas condamné la courtisane... Pour moi, j'aime assez cet acquittement profane ! Hélas ! Éros nous mène, et rien ne prouve rien, Et je trouve cela bien plus Athénien ! RIDEAU
Gallica a mis en ligne Autour du Chat Noir de Maurice Donnay où on trouve ce texte :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k28358f.r=autour%20du%20chat%20noir Que de coquineries ! La pièce a été jouée en 1891 ! Le sujet est léger et ne sert qu'à nous dévoiler Phryné dans son plus simple appareil.
En l'état, on est clairement dans du théâtre d'ombres pour adultes.
Les ombres tirées de : http://www.alienor.org/ sont celles d'origine jouées au Chat Noir. Elles sont la propriété de la commune de Chatelleraux. J'en ai ajouté quelques unes de ma composition, réalisées à partir de photos de peintures ou de sculptures anciennes.