SCÈNE III.
Avenant, Arlequin.
ARLEQUIN. - Hé bien, mon cher maître, voilà une fâcheuse aventure !
AVENANT. - Devais-je prévoir de semblables difficultés ?
ARLEQUIN. - J'espère que nous allons repartir et que vous ne vous prêterez en rien aux vilaines fantaisies de cette belle mijaurée.
AVENANT, sévèrement. - Silence, Arlequin !... Loin de partir, je vais me mettre en mesure de satisfaire aux exigences de la Belle aux cheveux d'or. Tu vas songer à m'accompagner à la Fontaine de beauté.
ARLEQUIN, tremblant. - Oh ! là , là ..., où ça ?... Mais vous avez donc oublié qu'elle est gardée par des dragons qui n'ont peut-être pas dîné depuis huit jours ? Rien que d'y penser, j'en ai la chair de poule. (Avenant va pour sortir, Arlequin s'arrête). Hé quoi, mon cher maître, vous persistez dans vos projets ?
AVENANT. - Allons, viens, te dis-je, obéis-moi.
(La décoration change et représente l'intérieur d'une grotte sauvage. À gauche est une espèce d'excavation entourée de joncs, de plantes rampantes ; c'est là qu'est la source de l'Eau de beauté).
SCÈNE IV.
Arlequin, entrant seul avec précaution.
ARLEQUIN. - Oh ! Là ! Là ! que c’est noir par ici. Faut-il que mon maître ait le diable au corps pour s’obstiner à venir puiser de l'Eau de beauté pour cette belle si exigeante !... Il m'a forcé de le précéder dans cette caverne ; j'ai dû lui obéir, mais je meurs de peur et je suis sûr que je dois être tout pâle... Avec ça que je suis à jeun... Je n'ai rien pris depuis la dernière fois que j'ai mangé... et je commence à sentir que la faim me tourmente... Aussi, quelle manie a donc cette princesse de vouloir se débarbouiller plutôt avec cette eau-là qu'avec une autre ? (Il croit entendre du bruit). Qui va là ? Chantons un peu ; ça m'ôtera de la tête ce je ne sais quoi qui me trotte dans l'imagination. (Il chante à tue-tête).
AVENANT, dans la coulisse. - Arlequin !
ARLEQUIN. - Hé, mon Dieu, qu'est-ce qui m'appelle ?
AVENANT. - C’est moi... où es-tu ?
ARLEQUIN. - Par ici, notre maître ; par ici.
SCÈNE V.
Avenant, Arlequin.
AVENANT. - Tu chantais tout-à-l'heure ; est-ce que tu avais peur ?
ARLEQUIN. - Non, seigneur.
AVENANT. - Tu chantais pourtant ?
ARLEQUIN. - Vous savez que c’est ma coutume quand je suis seul.
AVENANT. - Mais ne perdons pas de temps pour entrer dans la grotte. Éclaire-moi.
ARLEQUIN. - Comment ! vous allez entrer dans ce vilain trou-là ? Mais c’est noir comme l'âme d'un corbeau.
AVENANT. - Allons, trêve à tes sottes réflexions. Éclaire-moi.
(Avenant s'approche de la grotte escorté d'Arlequin qui l'éclaire. Chaque fois qu'il fait un pas en avant, des flammes sortent du trou. Arlequin tombe sur le derrière).
UNE VOIX. - Avenant ! Avenant !
AVENANT. - Quelle voix m'appelle ?
LA VOIX. - Regarde de ce côté. Avenant, je n'ai pas oublié ce que tu as fait pour moi. Approche sans crainte et passe-moi cette bouteille autour du cou ; puis, attends avec confiance et ne t'embarrasse pas du reste.
(Avenant passe dans la coulisse où il est censé attacher la bouteille au cou du hibou qu'on voit, un instant après, s'élancer dans le puits d'où sortent des flammes).
ARLEQUIN. - En voici bien d'une autre ! Un hibou qui parle comme ferait un académicien.
AVENANT. - C’est mon hibou de ce matin, qui se montre reconnaissant du service que je lui ai rendu.
LE HIBOU, reparaissant à l'orifice. - Tiens, Avenant, ta fiole est remplie jusqu’au goulot de cette Eau de beauté que désire la Belle aux cheveux d'or : porte-la lui. Tu vois bien que je n'oublie pas le bien que l'on m'a fait.
(Avenant a détaché la fiole du cou de l’oiseau qui s'envole).
AVENANT. - Maintenant, au géant Galifron !
ARLEQUIN. - Il ne manquait plus que cela.
Air : Avec adresse il faut
Je me sens tout tremblant...
Grands Dieux ! quelle triste ambassade !
Faut-il absolument
Vous fair' mettre en capilotade ?
AVENANT. - Va ! tu n'es qu'un poltron.
ARLEQUIN. -
Monsieur, vous êtes bien bon !
Mais écoutez la raison :
Revenez à la maison.
Comme un vrai marron,
Au risque d'en être malade,
L'affreux Galifron
Va vous croquer... quell' régalade !
Reprise,
Faut-il absolument, etc.
AVENANT. -
Va, ton raisonnement
Me semble on ne peut plus maussade,
Il part, assurément,
D'un cerveau quelque peu malade.
ACTE III
Le théâtre représente une campagne sauvage.
SCÈNE PREMIÈRE.
Arlequin, une broche à la main,
ARLEQUIN. - Je cours comme un fou... je vais, je viens, sans savoir ce que je fais. Mon pauvre maître n'a pas fermé l’œil de la nuit, et ce matin, il est sorti sans me réveiller. Je suis désespéré... car il sera allé combattre Galifron, ainsi qu'il me l'avait dit. Il aura pensé que je lui serais inutile... Hé bien, non... Il ne s’exposera pas seul aux coups de cet affreux géant. J'irai, s'il le faut, le combattre en perforante, et, à cet effet, je me suis déjà muni d'une arme. Ah ! Mais ! Ah ! Mais !!!
AIR : Du Brasseur de Preston.
Je veux déployer mon courage
Et combattre ici vaillamment ;
Je saurai bien braver sa rage,
En m'y prenant adroitement.
Je serai ferme comme un roc ;
Je suis courageux comme un coq...
Avec une broche, d'un seul bloc,
Je soutiendrai fort bien le choc,
De taille et d'estoc ,
Mais au moindre danger ad hoc,
Mon cœur fera tic-toc...
Je veux déployer mon courage..., etc.
(Après le chant , il fait beaucoup de rodomontades).
Il n'a qu'à bien se tenir... Je lui en ferai voir de sévères. Cric, crac, pif, paf, pouf... Ah ! il ne viendra pas aisément à bout de moi. Je sauterai et je cabriolerai si bien, qu'il ne sera plus possible de m'attraper. Il semble que j'y suis déjà ! Pif, paf, pouf, zig, zag. (Il se démène comme un furieux et, à l'entrée d'Avenant, il tombe assis).
SCÈNE II.
Arlequin, Avenant.
AVENANT. - Que faisais-tu là à te démener comme un fou ?
ARLEQUIN. - Je m'essayais à combattre le géant Galifron.
AVENANT. - Avec une broche ?... Tu me fais rire, pauvre sot.
ARLEQUIN. - Vous verrez, vous verrez.
AVENANT. - Ah ! ça, pourquoi es-tu à terre ?
ARLEQUIN. - J'étais tombé de faiblesse. (Se relevant). Mais, mon cher maître, oserai-je vous demander quelle est cette bague qui brille si fort à votre doigt ?
AVENANT. - Apprends, fidèle Arlequin, et mon bonheur et l'aventure incroyable qui vient de m'arriver.
ARLEQUIN. - Qu'est-ce donc ?
AVENANT. - J'ai trouvé...
ARLEQUIN. - Pas le géant Galifron, j'espère ?
AVENANT. - Hé non ! . . . Mais une carpe. . .
ARLEQUIN. - Comment, mon Seigneur, vous vous seriez régalé d'une friture. Vous auriez bien dû m'en réserver.
AVENANT. - Tais-toi donc, imbécile, et écoute-moi. C’est la bague de la Reine que j'ai retrouvée.
ARLEQUIN. - Et par quel miracle ?
AVENANT. - J'étais sorti dès le point du jour et me promenais au bord de la rivière en rêvant à mon triste fort, lorsque j'entendis, à deux reprises, prononcer mon nom. C'était une belle carpe qui me dit : « Avenant, vous m'avez hier secourue, lorsque j'allais périr sur l'herbe où j'étais tombée ; je vous ai alors promis de reconnaître ce service à la première occasion, et cette occasion, elle se présente aujourd'hui même. Ne vous tourmentez plus à propos de la bague de la Belle aux cheveux d'or : je vais vous la rapporter. » À ces mots, la carpe plonge et reparaît bientôt avec la bague. Je la saisis, je remercie l'obligeante carpe, et, tout joyeux, je me dispose à reporter ce matin à la Reine ce bijou auquel elle semble attacher tant de prix.
ARLEQUIN, sautant. - Parlez-moi d'obliger des gens reconnaissants ! Allez, allez vite, mon cher maître. Peut-être que la capricieuse Azélia en voyant sa bague retrouvée, vous tiendra quitte de la dernière condition qu'elle nous a imposée.
AVENANT. - Et ta valeur s'en arrangerait assez, n'est-ce pas ?... Tiens, veux-tu que je te dise ? Tu avais plus de courage lorsque tu n'étais qu'un simple carlin... Je me rends au palais. Si dans l'intervalle Galifron vient à se montrer, dis-lui qu'un chevalier inconnu brûle de se mesurer avec lui.
ARLEQUIN. - Mon cher maître, vous me mettez du cœur au ventre, et vous verrez qu'Arlequin aussi possède quelques sentiments généreux.
(Avenant sort).
SCÈNE III.
Arlequin, seul
ARLEQUIN. - Moi aussi, je brûle de le mesurer avec ma broche, l'aventure de la bague retrouvée me paraît de favorable augure. J’espère bien venir à bout de ma valeureuse entreprise et je prétends :
Qu'on puisse lire un jour, écrit en lettres d'or :
"Vivat Arlequinus Galifronis victor."
(On entend dans le lointain une espèce de tumulte et comme des cris d'effroi qui grossissent en se rapprochant). Qu'est-ce que c’est que ce remue-ménage ? (Il regarde dans la coulisse). Hé bon Dieu, comme tout le monde se sauve par ici ! c’est, sans doute, le géant qui les fait fuir... Sont-ils poltrons !... Je n'ai pas peur, moi... (Il parle en tremblant). et je l'attends sans trembler... C’est singulier le premier effet !... Allons, surmontons cette légère venette.
SCÈNE IV.

Galifron
Arlequin dans un coin du Théâtre, Galifron, sans le voir.
GALIFRON, sa massue sur l'épaule. - Les coquins ont sagement fait de se sauver ; je n'en aurais pas laissé un seul vivant. Oui, par les mille millions de tonnerres, je détruirai tous les sujets de l’orgueilleuse Belle aux cheveux d'or qui persiste à refuser ma main.
ARLEQUIN, à part. - Quand je dis !... la main de ce monsieur ! Avec ça, qu'elle est jolie... elle ressemble à une patte.
GALIFRON. - Il m'a semblé qu'on avait parlé en dessous de moi.
ARLEQUIN, à part. - J'ai envie de lui jeter un caillou pour l'agacer.
GALIFRON, apercevant Arlequin. - Je ne me trompais pas. Qui va là ? (Il se baisse et regarde). Qu'est-ce que c’est que cette misérable bamboche ?
ARLEQUIN. - Bamboche ?... Hé bien, attends un peu, je vais t'en faire des bamboches, moi !
GALIFRON. - Misérable avorton ! pauvre mirmidon ! Il ne vaut, en vérité, pas une chiquenaude.
ARLEQUIN. - Apprends donc ta langue, animal. On dit pichenette.
GALIFRON, le poussant du pied. - Tiens, marmouset, voilà un léger acompte.
ARLEQUIN, tombant assis. - Ohé le butor ! Je suis mort !... À la garde !... au secours !
GALIFRON, levant sa massue. - Tu cries ?... Je vais t'assommer.
ARLEQUIN, qui s'est relevé. - Si je pouvais t'embrocher. (Il s'approche de Galifron et veut lui porter un coup de broche ; mais le géant le voit et lui assène un coup de massue qui renverse de nouveau Arlequin).
GALIFRON, agitant sa massue. - Quand ils seraient une centaine, je les exterminerais tous !