THÉÂTRE D'OMBRES ET DE SILHOUETTES

ROSE (elle embrasse son père). - Mon père !... Mon père !...


ÉDELBERT. - Je me plaignais de mon malheur, maintenant que je te vois, j'oublie mes maux, je me sens heureux et remercie le ciel... mais comment es-tu venue jusqu'à moi ?


ROSE. - Je vais vous le dire : je voudrais auparavant vous voir prendre votre nourriture. Je vous apporte un bon bouillon ; la moitié d'une perdrix qui m'était destinée ; une bouteille de vin vieux achetée de mes épargnes ; et pour dessert quelques pêches dont on m'a fait cadeau et que je crois bonnes (elle pose son panier à terre).


ÉDELBERT. - Je te remercie. Laisse là ces provisions, je n'ai point en ce moment l'appétit ouvert. Un peu plus tard je mangerai. Dis-moi donc, tandis que nous sommes seuls, tout ce que je désire savoir de toi.


ROSE. - Comme vous me l'aviez recommandé, mon père, je me suis réfugiée chez le bon Burkar qui, ainsi que Gertrude, sa femme, m'ont prodigué les plus tendres soins. J'appris d'eux que la concierge de ce château cherchait une servante. C'est là ce qui me donna l'idée de me présenter sous les habits de Gertrude, en me noircissant la figure.


ÉDELBERT. - Vertueuse enfant !... (on entend sonner quatre heures.) Mais tu ne peux plus continuer ce récit; car j'entends sonner l'heure de la ronde des gardes. Il ne faut pas qu'ils nous surprennent à causer, cela pourrait éveiller leurs soupçons.


ROSE. - Vous avez raison, mon père ; je vais me retirer. Vous trouverez encore dans ce panier des basques j'ai tricotés pour vous, du linge blanc que je me suis procuré avec mes gages et quelques fleurs que vous aimez (on entend le son du cor).


ÉDELBERT. - Merci, mon enfant, éloigne-toi bien vite, je les entends venir.


ROSE. - Cher père, je vous quitte à regret, mais je reviendrai bientôt ; car je veux renouveler la paille de votre lit et m'occuper de mettre un peu de propreté dans votre cachot. Adieu !... (elle embrasse son père, se retourne et sort par la droite).

(On voit passer ensuite la ronde des gardes).


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CINQUIÈME  TABLEAU

Même décor qu'au troisième tableau

SCÈNE  I

TÉCLA,  ALBERT (ils entrent par la gauche).

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ALBERT. - Técla, voulez-vous bien me laisser m'amuser un instant dans la cour jusqu'à ce que vous ayez fait vos commissions ?


TÉCLA. - Oui, mais restez-là et ne vous éloignez pas ; vous savez qu'on vous a défendu de sortir seul.


ALBERT. - Bonne Técla, je vous promets que je ne sortirai pas du tout. Je resterai à jouer ici avec des petits cailloux.


TÉCLA. - C'est bien. Mais si vous désobéissez, Albert, je ne vous accorderai plus rien. Je vais entrer un instant chez la portière, j'ai besoin de parler à Rose (elle sort par la droite).
 

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SCÈNE  II

ALBERT. (Il se retourne vers le puits. On toit voltiger un petit oiseau qui vient se poser à terre devant lui.) - Oh ! le petit oiseau !... si je pouvais l'attraper! (il s'approche à pas lent.: l'oiseau s'envole et va se poser sur le seau du puits) le vilain !... il est parti... bon !... le voilà posé sur le seau. Approchons-nous doucement. Il n'a pas l'air de faire attention à moi ; en montant sur le puits, je m'en vais bien l'attraper. Oh ! qu'il m'amusera !... (il monte sur le puits, tend les bras pour prendre l'oiseau).



SCÈNE  III

TÉCLA,  ALBERT.

 


TÉCLA (elle entre par la droite). - Albert !... Mon Dieu ! vous allez tomber dans le puits !... (L'oiseau s'envole, Albert tombe dans le puits.) Ah ! mon Dieu,quel malheur ! (elle court vers le puits et semble y regarder.) (On entend du fond du puits l'enfant crier.)


ALBERT. - Maman !... Maman !


TÉCLA. - Il n'est pas tout au fond... Il est resté accroché... ô mon dieu, comment le retirer ?... Rose !... Rose !... Venez vite à mon secours ! Mon Dieu !... Mon Dieu !... personne ne vient... Il va tomber au fond et se noyer.



SCÈNE  IV

TÉCLA,  ROSE.
(Elle entre en courant venant de la droite).

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ROSE. - Qu'y a-t-il ?


TÉCLA (elle se tourne vers Rose). - Je vous en prie, aidez-moi !... Albert est dans le puits, suspendu par ses habits à un des crochets de la muraille !... Que faire pour le retirer ?...
 

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ROSE. - Tire à toi le seau pour que je puisse monter dedan s; tu tiendras la corde et tu me descendras doucement jusqu'à ce que je te dise d'arrêter.


TÉCLA. - Vous allez vous risquer ainsi ? (elle se tourne et sort par la gauche).


ROSE. - Comment faire autrement ? Il le faut bien (elle sort par ta gauche). Si tu te sens trop fatiguée par mon poids, tu feras un tour avec la corde sur cette barre de fer (on voit passer un crochet qui attire le seau hors des coulisses. Le seau revient arec Rose dedans). Mon Dieu ! Je vous en conjure, ne m'abandonnez pas !... prie aussi pour moi, Técla, cela te donnera des forces. Allons !... À la grâce de Dieu !... Descends le seau (on entend l'enfant crier:)

 

ALBERT. - Maman ! Maman ! (Puis, peu après, Rose crie du fonds du puits :)

 

ROSE. - Arrête !... Je vais tâcher de le décrocher (la roue du puits cesse de tourner). Remonte le seau maintenant (la roue continue à tourner et on toit arriver le seau dans lequel est Rose tenant l'enfant). Noue la corde à la barre de fer et prends le croc pour attirer le seau à toi (on voit passer le croc qui cherche à attirer le seau vers la gauche, mais il revient toujours en se balançant au-dessus du puits).


TÉCLA (toujours dans les coulisses). - Ah ! Mon Dieu ! Je n'ai pas la force !...


ROSE. - Pousse le seau de manière à le faire balancer d'abord tout doucement, et ensuite de plus en plus fort jusqu'à ce qu'il vienne à dépasser le puits. Alors tu lâcheras la corde et nous tomberons au dehors (le seau balance et lorsqu'il est hors de ta scène, on entend Rose s'écrier:) Oh ! nous sommes sauvés !... (Le seau revient vide.) Ô dieu de bonté !... Je vous rends grâces d'avoir bien voulu sauver cet enfant et moi.
 

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SIXIÈME  TABLEAU

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La scène représente un salon.


SCÈNE  I

ILDEGARDE (à gauche),  ALBERT.

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ALBERT (il entre par la droite). - Me voici, ma bonne maman, que me voulez-vous ?


ILDEGARDE. - Approchez, vilain enfant, et dites-moi comment vous avez pu vous laisser tomber dans ce puits dont les bords sont pourtant bien élevés ?


ALBERT. - Dame ! ma bonne maman, ce n'est pas ma faute : je m'amusais avec des cailloux lorsqu'un petit oiseau vint se poser sur le bord du puits ; je voulus rattraper et je fis la culbute sans le vouloir.


ILDEGARDE. - Voyez, monsieur, à quel danger vous vous êtes exposé et quelle frayeur vous nous avez causée par votre étourderie et votre désobéissance; car je vous avais bien défendu de jouer si près du puits.

 

ALBERT. - C'est vrai, ma bonne maman, et je t'en demande pardon ; cela ne m'arrivera plus ; car j'ai eu bien peur, je t'assure.


ILDEGARDE. - Ah ! mon enfant, remercie Dieu d'avoir envoyé un ange à ton secours.


ALBERT. - Oui, la bonne Rose ; c'est elle qui m'a sauvé. Demandez-le lui, elle vous dira comment elle a fait.


ILDEGARDE. - Je l'ai envoyé chercher par ton frère Édouard ; mais il me semble qu'elle tarde bien à venir.


ALBERT. (Il se tourne vers Rose qui entre par la droite.) - La voici !... Entrez, Rose, maman désire vous parler (il sort par la droite. Rose entre du même côté).
 

SCÈNE  II


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ROSE (en paysanne),  ILDEGARDE (dans son fauteuil).


ILDEGARDE. - Ah ! ma chère amie, que vous êtes bonne et courageuse, et que je vous dois de reconnaissance pour votre sublime dévouement !.. Sans vous, mon enfant chéri n'existerait plus !... oui, je vous remercie du fond du cœur et je veux faire désormais tout ce qui dépendra de moi pour vous rendre heureuse. Quant à Técla, elle a manqué à ses devoirs de gouvernante. Elle s'en ira demain.


ROSE. - Daignez me permettre, madame, d'intercéder pour Técla. Certainement elle a manqué à ses devoirs ; mais ce malheur lui donnera de l'expérience ; et si vous voulez être juste envers elle, il faut, en voyant sa faute, voir quel est son repentir. Il faut aussi songer qu'elle a bien contribué à sauver l'enfant. Dieu vient de se montrer miséricordieux envers vous, madame, refuseriez-vous maintenant de pardonner à une pauvre orpheline qui n'a d'espoir qu'en vous.


ILDEGARDE. - En vérité, ma fille, je ne sais ce que je dois le plus admirer de votre courage ou de vos nobles sentiments. Je ne renverrai pas Técla pour ne pas vous chagriner ; mais vous la remplacerez dans ses fonctions; vous resterez près de moi ; vous serez ma compagne, mon amie ; et, quand le baron Cuneric sera de retour, je lui dirai ce que nous vous devons. Il saura vous récompenser d'une manière digne de vous.


ROSE, - Madame, je suis heureuse de mon obscure condition, et me trouve bien chez Hedvige. Laissez-moi, de grâce, où je suis.
 

ILDEGARDE. - Singulière enfant !... Je ne vous conçois point ; mais, ne puis-je donc rien faire pour vous ?... demandez-moi quelque chose ; demandez-moi tout ce que vous voudrez et je promets de vous l'accorder ; je vous le promets sur l'honneur ; pourvu qu'il n'y ait pas impossibilité absolue.


ROSE. - Eh ! bien, madame, je reçois votre promesse. Accordez-moi seulement le temps d'y penser ; un jour viendra j'espère où vous pourrez me procurer un grand bonheur. Daignez m'excuser, madame, et me permettre, maintenant, de retourner à mes occupations (elle se retourne et sort par la droite).
 

 
 



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