THÉÂTRE D'OMBRES ET DE SILHOUETTES

AILLEURS

 

REVUE SYMBOLIQUE EN VINGT TABLEAUX

de MAURICE DONNAY

Représentée pour la première fois au Théâtre d'ombres

 

du Chat Noir le 11 novembre 1891.

 

Avec les décors de HENRI RIVIÈRE

Et la musique de CHARLES DE SIVRY


 

PREMIER TABLEAU

 

À L'INSTITUT

 

     Le tableau représente la Seine en face de l'Institut. Le dôme du monument, avec les toits des maisons avoisinantes, se découpe sur un ciel dont fond bleu est semé de nuages en archipel, qui, floconneux, passent devant une lune blafarde et ronde. L'eau qui les reflète clapote contre la masse noire d'un ponton, bordant au premier plan une berge solitaire. L'orchestre invisible joue une musique vague et sans couleur. Les douze coups de minuit tintent à une horloge voisine.

 

LE RÉCITANT

     Minuit sonne. C'est aux bords de la Seine, en face de l'Institut, une brumeuse nuit de novembre. Au loin, là-bas, sur le pont dans le fond, un groupe d'étudiants passe. Ces jeunes gens reviennent d'un banquet où monsieur Lavisse leur a dit qu'ils étaient l'espoir de la France...
     Pour le moment, l'espoir de la France, complètement ivre, chante des refrains gaillards.        (Petit chœur d'étudiants dans la coulisse. La musique se précise et accompagne les voix).
Serrons la vis et serrons-la souvent,
Et envoyons fair' foutr' ceux qui n' sont pas contents (bis).
(Les voix se perdent dans le lointain).

LE RÉCITANT 
     Ceci n'est rien encore. Il fait très froid, la bise siffle. Le bruit de quelques désespérés se jetant négligemment à l'eau n'est pas pour troubler les rêves égoïstes des bourgeois qui dorment quiets sous leurs chaudes courtepointes.
     (On entend des floucs lointains, comme de corps tombant dans la Seine).        
      Ceci n'est rien encore. Épaisse la nuit, profond le silence, et désert le quai Malaquais... Voltaire lui-même n'est plus sur son socle.
     (À ce moment on voit apparaître Voltaire).
     Commençant d'avoir l'onglée à ses pieds de bronze, il est descendu sur la berge et, de long en large, pour se réchauffer, se promène. Et cependant qu'il se promène, des pensées, dirai-je sataniques, traversent sans doute son cerveau, car de temps en temps son hideux sourire éclaire seul cette scène lugubre.
    (Éclairs).   
     Heureusement, car c'est à la lueur de ces éclairs qu'il aperçoit un homme contre lequel il allait se cogner.
 
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Terminus

 
    Discrètement interrogé par Voltaire, cet homme répond qu'il est poète, qu'il s'appelle Terminus, et qu'à la suite d'une interview commise sur lui par monsieur ]ules Huret, on a dirigé contre lui une représentation à son bénéfice qui l'a complètement mis sur la paille et que son intention formelle est de se jeter à l'eau. Il dit :
 
Hélas ! je suis las de la vie !
Devenir me semble bien froid,
Et ma peur s'accroît de l'effroi
De la route déjà suivie.

Néant doux Paradis perdu,
Quand donc viendras-tu nous reprendre,
Et, pour avoir vécu, nous rendre
Tout le repos qui nous est dû.

Ah ! cyclique métempsycose,
Banalité du Déjà-fait,
Toujours invariable effet
Qui suit l'invariable cause.
 
Redire ce qu'a dit chacun,
Ressusciter les choses mortes,
Pour entendre à toutes les portes
L'éternel : « Il y a quelqu'un ! »

S'accouder à toutes les tables
Devant des flacons trépassés ;
Trouver tous les isthmes percés
Par de vieux messieurs respectables.

Ou bien aimer telles beautés ;
Mais les brunes combien féroces !
Et les blondes aussi, très rosses,
Des deux côtés, des qualités.
 
 
Puis nous autres pinceurs de lyres
Nous ne venons qu'après l'amant
Qui casque, et nous sommes vraiment
Ramasseurs de bouts de sourires.

Alors c'est vexant de nous voir,
Chanteurs des femmes imprégnées
D'iris, tomber aux araignées
Du soir, sur le trottoir, espoir !

Ou rêver d'affaires troublantes.
De châteaux en des pays bleus
Et de tourbillons merveilleux
D'astres dansant des valses lentes.

Et puis retomber stupéfait
Et soi-même dansant livide
Une danse du ventre vide
Devant l'implacable buffet.
 
J'ai marché toute la journée
Comme le héros de... Ah voilà.
C'est l'aphasie... oui, j'en suis là !
Mais c'est ma dernière tournée.

Ma foi, je ne regrette rien ;
Je ne sais si c'est une idée,
La ville m'a paru vidée ;
D'abord il fait un froid de chien.

Et c'est une sale atmosphère
Les boulevards ne sont pas gais ;
J'ai fait les ponts, j'ai fait les quais,
Je n'ai plus que la Seine à faire.
     Et il s'y précipite. Et par une suggestion immédiate et bien invraisemblable, nous le reconnaissons, Voltaire s'y précipite à son tour.
 

DEUXIÈME TABLEAU

 

LE CAP DES MAGES

 

Dans atmosphère verte, des rockers dégringolent tourmentés vers la mer.

 

LE RÉCITANT

     Arrivés dans les profondeurs de. la Seine, Voltaire et Terminus ont rencontré un souterrain qu'ils ont enfilé comme une perle. Comment cela se fait-il ? On ne le sait pas ; on ne le saura jamais.
     Quoi qu'il en soit, ils font à partir de ce moment-là, à travers des pays fantastiques, un voyage extraordinaire, et ce serait vraiment du jules Verne, si ce n'était du Shakespeare, et du meilleur : du « Old Shakespeare ».  
     En ce moment, ils. voyagent tout petits au sommet de montagnes gigantesques et abruptes : c'est le Cap des Mages, endroit redoutable à ceux qui ne sont pas initiés ; mais heureusement Terminus connaît la doctrine ésotérique, et les deux voyageurs peuvent aller sans être trop inquiétés. De temps en temps pourtant, des êtres, ou plutôt des principes, invisibles bien connus sous le nom de larves, chuchotent sur leur passage : 
     (Voix dans la coulisse).
     (Orchestre : Ballet des sylphes, de la Damnation)
     Dors-tu content, Voltaire ? Dors-tu content, Voltaire ?

LE RÉCITANT

     Voltaire est vexé ; mais Terminus lui explique que ce sont sans doute des larves du Chat-Noir, larves qui, comme on le sait, ne respectent rien, et que le meilleur parti est encore d'en rire. Voltaire rit.
     (Pendant tout ce tableau, l' orchestre a joué une musique assez infernale : le rire de Voltaire est signifié par une suite d'accords aigus et précipités).
 

TROISIÈME TABLEAU

LA BAIE CONSTANTIN

Les bords d'une mer tranquille ; des arbres élancés et touffus ; un ciel bleu dans lequel courent des nuages qui, dentelés par la lune, prennent des formes étranges.
 

LE RÉCITANT

     Au sortir des montagnes abruptes, Voltaire et Terminus arrivent sur les rivages d'une mer calme où tout est reposé, frais, serein et poétique. À peine leur pied a-t-il foulé ce sol béni qu'ils se sentent soudain devenir meilleurs : c'est la baie Constantin.
     Le paysage porte à la rêverie. Appuyés contre le tronc lisse d'un platane, ils contemplent le ciel, et le spectacle du ciel, de la lune et des nuages inspire au poète Terminus de douces réflexions. Loin de les cacher, il les met immédiatement envers et en musique, ce qui constitue une romance. Il chante :


Quand les doux parfums du soir
Comme d'un sombre encensoir
Montent de la terre brune,
Nous regardons en rêvant
Les nuages que le vent,
Fait passer devant la lune.

Sous la pâleur des rayons,
Dans le ciel bleu nous voyons,
Selon d'étranges optiques ,
Des temples et des donjons,
Des îles parmi les joncs
Et des vaisseaux fantastiques.

Ce sont des guerriers géants,
Des sphinx, des monstres béants,
Ou bien des femmes lascives
Qui tordent leurs membres nus,
Des chèvres aux fronts Cornus
Et des madones pensives.

Les poètes vont rêvant,
Les nuages vont crevant,
Les averses lunatiques
Nous percent de part en part,
Et c'est bien fait pour nous, car
Nous ne sommes pas pratiques.

     (Cependant qu'il chante, des nuages dans le ciel figurant les formes qu'il dit : au dernier couplet, les nuages se résolvent en pluie).
 



 
 
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