THÉÂTRE D'OMBRES ET DE SILHOUETTES

Ils sont presque ton œuvre et tu les connais tard, Puisque je les ai dits trop loin de ton oreille ;
Mais de tout ce qui fut mon âme, c'est ta part.

Lorsque je serai mort et que tu seras vieille,
Mon amour restera la fleur de ta beauté,
Et par lui survivront les fleurs mortes la veille.

Tu ne dois plus mourir depuis qu'il a chanté,
Car le verbe est debout hors du temps méprisable,
Et ce qui fut pensé dure en l'éternité.


Les siècles passeront, comme un vent sur le sable, Et leur souffle de nuit peut balayer les cieux,
Mais rien n'abolira le rêve impérissable.

Hors des âges ! Le Verbe est l'essence des dieux, La chair s'immortalise en devenant l'idée,
Et je te fais ce don d'avoir vécu tes yeux.

J'ai pensé ta blancheur furtive, et l'ai fondée ;
J'ai créé tes cheveux et le bruit de ton pas :
Ils seront, et la Mort en est dépossédée.

Prends donc ces vers, par qui tu ne périras pas, Vers immortels, encor que nul ne les connaisse,
Et mets-les sous ta nuque à l'instant du trépas,

Pour que tes cheveux blancs dorment sur la jeunesse,
 

DEUXIÈME TABLEAU

 

LE CHŒUR. - Ils sont debout, deux.

     En entrant dans sa chambre, Héro l'a trouvé, ruisselant.

     Car cette fois, pour ne pas éveiller le soupçon des gens de Sestos, il avait franchi la mer à la nage.

     Émue de bonheur et d'effroi, elle essuie les cheveux et le torse du jeune homme, et, pour le réchauffer, le presse longuement sur sa poitrine, si longuement qu'il y reste pendant une heure entière.

     Éros les regarde être chastes.

Eh ! dit-il, aux innocents les mains pleines.

LÉANDRE
Mon cœur saute vers toi comme un chien vers son maître,
Et je sens que ma vie accourt à fleur de peau ;
Tout mon être t'espère, et quand tu vas paraître Ma chair te reconnaît au bruit de ton manteau.

Avant que tu sois là, ma chair t'a reconnue,
Mais alors même enfin que je t'ai dans mes bras. Mon esprit anxieux doute de ta venue,
Et je ne peux pas croire encor que tu viendras.

Car je te vois trop loin et là-haut, dans la gloire Dont mon propre respect te nimbe et te défend.
Et je t'aime d'en bas, sans même oser y croire, Comme j'aimais les dieux lorsque j'étais enfant.

J'ai peur, en m'approchant,des splendeurs où je monte
Parce que mes baisers sont indignes des tiens :
Ton œil clément a beau sourire vers ma honte.
Ce qu'il daigne oublier, c'est moi qui m'en souviens.

Plus tu descends vers moi, plus mon cœur te voit haute,
Et lorsque tu t'en vas, c'est un mal presque doux ; Il me semble quitter un dieu dont j'étais l'hôte,
Et j'adore mon front qui toucha ses genoux.

 

TROISIÈME TABLEAU

 

LE CHŒUR. - Ils sont assis, deux.

     Car ce matin, quand Léandre est parti, la petite vierge a ordonné: « Je défends que tu nages encore dans la mer périlleuse. »

     Mais, au retour de la nuit, elle est montée avec un flambeau sur le sommet de la tour, afin d'éclairer la route, pour le cas possible où l'amant oublierait d'obéir; et lorsque Léandre est apparu, on l'a grondé mais caressé.

     Parce qu'il avait froid, elle l'a réchauffé, comme la veille ; parce qu'elle le croyait las, elle l'a fait asseoir sur le trône aux clous d'argent ; et, parce qu'elle n'avait point d'autre siège, il l'a prise sur ses genoux.

     Pressée contre lui, elle se délecte de sentir pénétrer en elle le froid de ce corps trop baigné par la mer.

Comment se peut-il que la fraîcheur me brûle ?

     Tandis qu'elle s'efforce à ne point soupirer de joie, Léandre égrène des paroles délicieusement banales.


LÉANDRE
L'oiseau bleu, tu m'en fis don
Et c'est ta double prunelle
Dont l'azur palpite et dont
Chaque paupière est une aile.

L'oiseau rose du baiser,
C'est ta bouche que tu poses,
Et qui pour mieux se poser
Ouvre ses deux ailes roses.

L'oiseau blanc, j'entends sa voix
Qui roucoule sous des branches,
Et c'est ton cœur dont je vois

Battre les deux ailes blanches..

 

QUATRIÈME TABLEAU

 

LE CHŒUR. - Ils sont couchés, deux.

     Car Léandre a dit en arrivant : « Ne crains rien de moi, je t'aime comme un frère. >

     Héro fut si joyeuse, qu'elle le baisa sur la bouche.

     Donc, ils se sont assis sur le lit. Elle y perdit bientôt l'équibre, mais rien de plus.

     Ils restent allongés l'un contre l'autre, immobiles tous les deux.

Ô mon Léandre, j'ai peur que de te voir si beau, Amphytrite veuille te garder ; et ta mort me rendrait deux fois désolée, à cause de ta perte, mais à cause aussi de mon amour jaloux.


LÉANDRE
Ô bien-aimée, en qui se résume la femme !
Tout le beau que j'admire et le bien qui m'est cher, C'est toi, l'universelle, et ma chair ni mon âme N'ont de désir que pour ton âme et pour ta chair.

Il n'est point de beauté qu'elle ne t'appartienne,
Et tout ce qui n'est pas ta grâce ne m'est rien;
Je ne sais d'autre bouche à baiser que la tienne.
Ni de parfum qu'on veuille aimer sinon le tien.

Dieu n'a mis qu'à ton front de chevelure blonde ; Ton geste a des contours que nul n'a jamais eus,
Et ta jeune poitrine est la seule du monde,
Aussi vrai que tes yeux sont les seuls qu'on ait vus.

Ta voix, c'est la musique, et quand tu dis « Léandre...»
Je sens que la faveur du destin m'a comblé,
Car il suffit de vivre et de voir, pour comprendre Qu'il n'y a qu'une femme au monde, et que je l'ai !

Une seule, qui puisse incarner du mystère
Et mettre l'infini des dieux dans nos instants,
Une femme, pour tous les âges de la terre,
Et qu'on n'adorera que toi, dans tous les temps !

C'est pourquoi les amours qui ne sont pas le nôtre Me blessent avec leurs baisers, et follement
Je songe que c'est toi qu'on cherche dans une autre.
Et qu'on me vole un peu de toi, rien qu'en aimant !

L'unique ! Et même encor ma rancune est jalouse
De tous ceux qui naîtront pour être des élus. Puisque c'est toujours toi qu'on aime et qu'on épouse.
Toi qu'ils profaneront quand je n'y serai plus !

LE CHŒUR
Elle sourit, n'ayant pas envie de rire.
Ils s'adorent ainsi, pieusement.
Mais c'est un grand danger, que de n'en pas connaître.

     Ils ne s'assoient plus jamais ; ils se couchent tout de suite et s'étreignent. Pourquoi donc s'en abstiendraient-ilspuisque leur tendresse est si pure ? Cependant, plus les paroles de l'éphèbe s'envolent dans l'idéal, plus ses gestes le rapprochent des réalités ; tandis que son esprit se recueille, ses mains cueillent.


HÉRO
Léandre, ô bien-aimé, calme tes mains,
Aimons-nous doucement, et côte à côte.
Nos bonheurs n'auraient pas de lendemains
Si nous les offensions par quelque faute.

Soyons deux fleurs d'amour, les fleurs du soir
Qui par-dessus la source et les venelles
Se jettent des parfums et de l'espoir :
Calme tes mains, Léandre, et tes prunelles.

Ayons de longs baisers dévotieux...
N'ose plus tant, Léandre, afin que j'ose.
Et clos tes douces mains, et clos tes yeux,
Pour que j'ose t'oflrir ma bouche close.

 

CINQUIÈME TABLEAU

 

LE CHŒUR. - Toutes les nuits, elle monte sur la tour, et lui, nouant ses habits à son cou, traverse le détroit.

     Toutes les nuits, les mêmes phrases, avec les mêmes gestes ! Car si l'on commence à trouver que ces heures-là se ressemblent, c'est que déjà elles ne se ressemblent plus, et qu'on y met un peu moins d'amour chaque fois.

     Mais la chasteté porte à la mélancolie.

     La vierge imprudente demande : « Que te manque-t-il ? »

     Il berce Héro couchée sur ses genoux, et se penchant vers sa tête, il regarde ses prunelles bleues.


LÉANDRE
Ma belle fleur, ô fleur qui sera tôt fanée !
Rose sur le rosier, minute dans l'année,
Douce éphémère, instant d'amour, ma belle fleur!
Ta chair est trop limpide, et ta calme pâleur M'évoque des pâleurs futures, une pose
Rigide, un regard blanc sous la paupière close,
Et l'adieu des sanglots autour de ton lit froid...
L'aube monte, et l'aurore est du temps qui décroît !
La mer chante, et le flux est un cri qui t'appelle !
Tu marches vers la mort en devenant plus belle.
Et c'est un peu de toi qui commence à périr :
Sans savoir qu'on se fane en osant se fleurir,
Ton corps s'épanouit dans la splendeur de vivre.
Et ta grâce est un champ de bataille, où se livre
Le combat douloureux des choses qui s'en vont !
Ô douce ! Ouvre tes yeux que je regarde au fond, Tes yeux naissants, tes yeux obscurs, dont la prunelle
Est pleine d'une nuit qui semble être éternelle !

LE CHŒUR
Or, un soir la lampe s'éteignit, et Léandre s'alluma. Ses mains faisant rage, il s'écrie : « Oh ! ces voiles ennemis ! »
Et le vaillant jeune homme, avide de revanche, disperse les ennemis.

LÉANDRE
Ton âme qui consent et ta chair qui désire

Ont malgré ta parole exaucé tous mes vœux :
Je pétrirai ton chaste orgueil comme une cire,
Car ce que tu voudrais sans l'oser, je le veux !

 

SIXIÈME TABLEAU

 

LE CHŒUR. - La belle eut très peur, d'elle surtout ; car une voix inconnue murmura en elle : « Je le veux. »

     Mais si bas qu'eut parlé cette voix, elle monta jusqu'au ciel, car elle venait du fond du cœur.

 
 



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